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Ellison encaisse, JPMorgan coupe le crédit : les signaux de fatigue du pari sur l'IA arrivent jusqu'à votre REER

Le fondateur d'Oracle vend jusqu'à 7,5 milliards $ US d'actions pendant qu'une grande banque retire sa marge de crédit à un fonds spéculatif misé sur l'IA. Deux gestes qui concernent aussi les épargnants québécois.

Deux nouvelles publiées la même semaine par le Financial Times n'ont rien à voir l'une avec l'autre sur le papier. Larry Ellison, cofondateur d'Oracle et l'un des hommes les plus riches de la planète, a enclenché un plan de vente pouvant atteindre 50 millions d'actions de sa propre entreprise, soit jusqu'à environ 7,5 milliards de dollars américains. Et JPMorgan a cessé de prêter à Situational Awareness LP, le fonds spéculatif lancé par Leopold Aschenbrenner, ancien chercheur d'OpenAI devenu la voix la plus lyrique de l'« intelligence générale artificielle imminente », après que ce fonds ait essuyé des pertes de plusieurs milliards lors d'une correction des titres liés à l'IA.

Mises côte à côte, ces deux décisions racontent la même chose : l'argent le mieux informé sur l'intelligence artificielle — celui du fondateur qui vend l'infrastructure, celui des prêteurs qui financent les paris sur le secteur — est en train de réduire son exposition. Pas de la fuir, de la réduire. La nuance compte, et elle a des conséquences très concrètes pour les portefeuilles d'ici.

Ce qu'Ellison vend, et ce qu'il ne vend pas

Il faut être précis, parce que la mécanique des ventes d'initiés se prête aux raccourcis. Ellison ne liquide pas Oracle. Il détient environ 40 % de l'entreprise, une participation qui a fait de lui, à certains moments de 2025, l'homme le plus riche du monde devant Elon Musk lorsque le titre d'Oracle s'est envolé après l'annonce de contrats infonuagiques colossaux, dont le projet Stargate avec OpenAI et SoftBank. Vendre 50 millions d'actions, c'est se départir d'environ 4 % de sa participation. Ce n'est pas un abandon de navire.

Mais c'est quand même un geste notable, et le contexte le rend plus lourd. Selon le Financial Times, Oracle affiche des revenus en hausse tirés par ses centres de données, tout en faisant face à une inquiétude grandissante des investisseurs quant à son surengagement dans l'IA. C'est exactement le nœud du dossier Oracle : l'entreprise a accumulé un carnet de commandes infonuagiques gigantesque — des centaines de milliards de dollars d'engagements futurs — mais pour les honorer, elle doit construire, maintenant, des centres de données extrêmement coûteux, en s'endettant. Les émissions obligataires d'Oracle et l'élargissement des écarts sur ses swaps sur défaillance de crédit ont été abondamment commentés par Bloomberg et Reuters à l'automne 2025.

Autrement dit : les revenus arrivent plus tard, la dette et les dépenses en capital arrivent tout de suite. Et le client principal de cette croissance, OpenAI, est une entreprise qui perd de l'argent à une échelle historique. Quand le fondateur choisit ce moment-là pour vendre pour plusieurs milliards, le marché a le droit de trouver le timing éloquent, même si l'explication officielle relève de la diversification patrimoniale et de la philanthropie — Ellison a déjà utilisé de tels plans pour financer ses engagements, notamment dans la recherche médicale et l'achat de Paramount Skydance par la voie de son fils David.

Le crédit, ce robinet qui se referme avant les manchettes

L'affaire Situational Awareness est, à mon avis, le signal le plus important des deux, parce qu'elle touche la plomberie plutôt que le sentiment.

Aschenbrenner a levé des milliards en 2024-2025 sur une thèse simple et séduisante : si l'IA transforme l'économie plus vite que le marché ne le croit, il faut être massivement exposé aux gagnants — semi-conducteurs, énergie, infrastructure. Le fonds a d'abord livré des rendements spectaculaires. Puis la correction est venue, et un portefeuille concentré et à effet de levier fait dans ce genre d'épisode exactement ce qu'il est censé faire : il amplifie. Le Financial Times rapporte que le fonds a perdu des milliards durant la liquidation, et que JPMorgan a par la suite mis fin à sa relation de prêt.

Une banque qui coupe le crédit à un client, ce n'est pas une opinion sur l'IA. C'est un gestionnaire de risques qui recalcule la volatilité d'un panier de titres, exige plus de garanties, puis décide que le jeu n'en vaut plus la chandelle. Historiquement, c'est ce genre de resserrement silencieux — pas les grands discours — qui précède les phases de désendettement. On l'a vu avec Archegos en 2021, où les banques prêteuses ont ajusté trop tard; on le voit ici, où l'une d'elles ajuste tôt.

La leçon pour l'épargnant : quand le levier disparaît, les titres les plus détenus par les fonds à levier corrigent le plus fort, indépendamment de leurs résultats trimestriels.

Pourquoi ça concerne le Québec plus qu'on le pense

Le marché boursier mondial n'a jamais été aussi concentré. Les « sept magnifiques » — Apple, Microsoft, Nvidia, Alphabet, Amazon, Meta, Tesla — pèsent environ le tiers de la capitalisation de l'indice S&P 500, un niveau de concentration que S&P Dow Jones Indices et la Réserve fédérale ont tous deux qualifié d'historiquement inhabituel. Si vous détenez un fonds indiciel américain dans votre REER ou votre CELI, vous détenez, que vous le vouliez ou non, un pari concentré sur les dépenses en capital liées à l'IA.

La Caisse de dépôt et placement du Québec n'échappe pas à cette arithmétique. Avec un actif net d'environ 500 milliards de dollars, elle détient un portefeuille d'actions de marchés boursiers en bonne partie indiciel du côté américain, ce qui signifie une exposition mécanique aux mêmes géants. Dans ses propres communications de rendement, la Caisse attribue depuis deux ans une part substantielle de sa performance en actions à la remontée des titres technologiques américains. C'est une bonne nouvelle quand ça monte — son rendement de 2024, au-delà de 9 %, en a largement profité — et c'est un risque asymétrique quand ça descend.

À cela s'ajoute une couche moins visible : le crédit privé et le financement d'infrastructures. La Caisse, comme la plupart des grands investisseurs institutionnels, a bâti une importante activité de dette privée et de placements en infrastructures. Or les centres de données sont devenus l'une des classes d'actifs les plus courtisées de ce segment, souvent financés par de la dette adossée à des contrats de location de longue durée avec des locataires technologiques. La Banque du Canada, dans ses récentes évaluations de la stabilité financière, a d'ailleurs signalé la concentration des valorisations technologiques et la croissance rapide du crédit privé comme des vulnérabilités à surveiller. Le Fonds monétaire international a tenu un langage similaire dans son Rapport sur la stabilité financière mondiale, évoquant le risque d'une correction désordonnée si les attentes de rentabilité de l'IA déçoivent.

Fatigue n'est pas effondrement

Il serait malhonnête de conclure à l'éclatement d'une bulle. Les revenus de centres de données d'Oracle augmentent réellement. La demande de puces reste supérieure à l'offre. Et les marchés ont d'ailleurs rebondi vendredi, comme le rapportait le Korea Times, le S&P 500 gagnant environ 1 % après un recul du pétrole et des données d'inflation américaines proches des attentes. Le récit dominant reste celui de la croissance.

Le changement, plus subtil, est celui du discernement. Les investisseurs commencent à distinguer les entreprises qui encaissent l'IA de celles qui la financent à crédit. Nvidia vend des puces et empoche de l'argent comptant. Oracle achète des puces en s'endettant pour servir un client déficitaire. Ce n'est pas le même risque, et le marché cesse de le traiter comme tel.

Dans ce contexte, trois gestes de bon sens pour un épargnant québécois. Premièrement, vérifiez votre concentration réelle : un portefeuille « diversifié » composé d'un fonds S&P 500, d'un fonds Nasdaq et d'un fonds technologique mondial n'est pas diversifié, c'est le même pari trois fois. Deuxièmement, attention au levier déguisé — fonds à effet de levier, prêts sur marge, comptes de négociation d'options : c'est exactement ce que JPMorgan vient de refuser à un professionnel. Troisièmement, distinguez votre horizon de votre humeur : si vous avez trente ans avant la retraite, une correction de 30 % des titres d'IA est une occasion; si vous en avez trois, c'est un problème de séquence de rendements qu'aucun rebond futur ne réparera.

Le fait saillant de la semaine n'est donc pas qu'Ellison vende, ni que Situational Awareness ait perdu de l'argent. C'est que les deux parties les mieux placées pour évaluer le risque de l'IA — le constructeur et le prêteur — ont posé, à quelques jours d'intervalle, le même geste défensif. Quand les gens qui connaissent le dossier de l'intérieur réduisent leur mise, ça ne veut pas dire que la partie est terminée. Ça veut dire qu'il est temps de vérifier la taille de la vôtre.