Il y a des politiques publiques qui se contredisent en silence. Celle-ci se contredit à voix haute, sur chaque chantier résidentiel du Québec.
D'un côté, Ottawa et Québec répètent depuis deux ans qu'il faut construire, et vite : des dizaines de milliers de logements par année, des cibles ambitieuses, des fonds d'accélération, des réformes réglementaires. De l'autre, la riposte tarifaire canadienne aux droits de douane américains couvre des centaines de produits qui entrent précisément dans la composition d'une maison neuve : pièces de fournaises, composants de climatisation, quincaillerie, appareils électroménagers, produits d'acier et d'aluminium transformés. Le Globe and Mail rapportait cette semaine que l'industrie de la construction résidentielle prévient le gouvernement fédéral que ces contre-tarifs feront monter les coûts — et que la hausse se répercutera, un item à la fois, sur le prix final des maisons.
C'est un arbitrage qu'Ottawa n'a pas encore tranché clairement : protéger le levier de négociation commerciale, ou protéger l'abordabilité du logement.
Ce que les contre-tarifs touchent réellement
La riposte canadienne s'est construite en vagues. Une première série de mesures de représailles, annoncée en mars 2025, visait des milliards de dollars de marchandises américaines, avec des listes de codes tarifaires publiées par le ministère des Finances. Une seconde vague a suivi, ciblant notamment l'acier, l'aluminium et une longue série de produits manufacturés. Ottawa a par la suite levé une partie de ces contre-mesures sur des biens de consommation, tout en maintenant des droits sur l'acier, l'aluminium et l'automobile — les secteurs jugés stratégiques dans le bras de fer avec Washington.
Le problème, pour la construction résidentielle, est que le mot « stratégique » ne veut pas dire la même chose à Ottawa que sur un chantier. Une maison unifamiliale québécoise typique contient de l'acier (attaches, poutrelles, colombages métalliques, toiture), de l'aluminium (fenestration, soffites, gouttières), des composants électromécaniques importés (échangeurs d'air, thermopompes, pièces de fournaise) et une quincaillerie souvent fabriquée ou assemblée aux États-Unis. Chacun de ces éléments, pris isolément, représente quelques centaines de dollars. Additionnés, multipliés par un tarif, puis majorés par les marges du distributeur, du grossiste et de l'entrepreneur, ils produisent une hausse qui se compte en milliers de dollars par unité.
L'Association canadienne des constructeurs d'habitations soutient depuis le début du conflit commercial que le logement neuf est particulièrement exposé, parce que la chaîne d'approvisionnement nord-américaine du bâtiment est profondément intégrée : un produit peut traverser la frontière deux ou trois fois avant d'être installé dans un sous-sol de Terrebonne.
Pourquoi le Québec est plus vulnérable qu'il n'y paraît
Le Québec a un avantage réel : le bois. La province produit son bois d'œuvre, ses panneaux, une bonne part de ses portes et fenêtres, et une industrie de la construction préfabriquée solide. Sur la structure, l'exposition aux contre-tarifs est limitée.
Mais la structure n'est plus le poste qui explose. Ce sont les systèmes mécaniques. L'évolution du Code de construction et les exigences d'efficacité énergétique ont fait de la ventilation, de la thermopompe et de la gestion de l'air des éléments obligatoires et coûteux d'une habitation neuve. Or c'est précisément là que la dépendance aux fournisseurs américains est la plus forte : les grands fabricants d'équipement de chauffage, ventilation et climatisation destinés au marché résidentiel nord-américain sont américains, et leurs pièces de rechange comme leurs composants le sont aussi.
Autrement dit, la portion de la maison la plus tarifée est aussi celle qui a le plus augmenté depuis cinq ans, et celle sur laquelle l'entrepreneur a le moins de marge de substitution. On peut choisir un autre revêtement. On ne choisit pas de ne pas installer de système de ventilation.
À cela s'ajoute un contexte de coûts déjà tendu. Statistique Canada documente depuis 2021 une progression soutenue de l'Indice des prix des constructions résidentielles, avec des hausses cumulées considérables à Montréal et à Québec. Les données de la Société canadienne d'hypothèques et de logement, de leur côté, montrent que les mises en chantier québécoises ont rebondi après le creux de 2023, mais que ce rebond s'appuie largement sur le logement locatif financé par des programmes publics — segment le plus sensible aux dépassements de coûts, parce que ses budgets sont approuvés des mois avant la première pelletée de terre.
Une facture qui arrive au pire moment politique
Le calendrier est cruel. Le gouvernement du Québec a fixé des cibles de construction et multiplié les mesures d'accélération, notamment par l'entremise de la Société d'habitation du Québec. Ottawa a mis en place un fonds pour accélérer la construction de logements et vante ses ententes avec les municipalités. Les deux ordres de gouvernement ont fait de l'abordabilité un axe central de leur discours.
Une taxe à l'importation sur les intrants de construction est, dans les faits, l'inverse d'une politique d'abordabilité. Elle agit comme une taxe indirecte sur la mise en chantier. Et contrairement à une taxe explicite, elle est invisible dans les statistiques du logement : elle se dissout dans le coût de construction, puis dans le prix de vente, puis dans l'hypothèque du ménage acheteur.
La question pour Ottawa est donc simple à formuler et difficile à trancher : est-ce que le maintien des contre-tarifs sur les composants du bâtiment produit un gain de négociation supérieur au coût qu'il impose au logement canadien? L'industrie répond non. Le gouvernement fédéral, jusqu'ici, n'a pas répondu publiquement.
Il existe pourtant un outil : le décret de remise, ou l'exclusion tarifaire ciblée. Ottawa l'a déjà utilisé pour des secteurs sous pression — l'automobile, l'agroalimentaire, certains intrants manufacturiers. Rien n'empêche techniquement une liste d'exemptions pour les composants sans substitut canadien destinés à la construction résidentielle. C'est un geste administratif, pas une capitulation commerciale.
Le capital canadien regarde ailleurs
Deuxième volet du dossier, moins visible mais plus structurant : l'argent. Le Globe and Mail rapportait également que les grandes banques et les caisses de retraite canadiennes réservent des milliards pour investir dans des secteurs jugés critiques — défense, ressources naturelles, infrastructures énergétiques — en amont du sommet canadien sur l'investissement.
Ce redéploiement n'est pas neutre pour l'habitation. Le capital institutionnel est une ressource finie et arbitrée. Chaque milliard fléché vers les chaînes d'approvisionnement de défense ou les corridors énergétiques est un milliard qui ne finance pas de projet locatif à Laval ou à Sherbrooke — un secteur où les rendements sont plus minces, les délais d'approbation plus longs et le risque réglementaire plus élevé.
Le même quotidien signalait par ailleurs que le fédéral vient d'octroyer ses premiers contrats dans le cadre d'une initiative de drones de défense, avec des ententes pouvant atteindre 50 millions de dollars, dans le cadre d'un objectif national de production de deux millions de drones par année. En Alberta, toujours selon le Globe and Mail, la province étudie la création d'une société d'État pour accélérer des projets de gazoducs et attirer des centres de données d'intelligence artificielle.
Le portrait d'ensemble est cohérent : le Canada de 2026 réoriente son capital et son attention politique vers la souveraineté industrielle, la défense et l'énergie. L'habitation, elle, reste un objectif déclamé plutôt qu'un objectif financé au même niveau de priorité.
Ce qui change concrètement pour l'acheteur québécois
Trois effets sont à surveiller au cours des prochains trimestres.
D'abord, les soumissions. Les entrepreneurs québécois ajoutent déjà des clauses d'ajustement tarifaire à leurs contrats, comme ils le faisaient pendant la flambée de 2021-2022. Cela déplace le risque vers le client final.
Ensuite, les projets marginaux. Un projet locatif dont la rentabilité tient à quelques points de pourcentage ne survit pas à une hausse de 3 à 5 % du coût de construction. Ces projets ne sont pas annulés bruyamment : ils sont reportés, indéfiniment.
Enfin, la rénovation. Le remplacement d'une thermopompe, d'une fournaise ou d'un échangeur d'air devient plus cher, ce qui freine précisément les travaux d'efficacité énergétique que les programmes publics subventionnent par ailleurs. Une main donne, l'autre reprend.
La cohérence de l'action publique est parfois une question de listes tarifaires plutôt que de grands discours. Celle-ci mériterait d'être relue ligne par ligne.
