Technologie

Roblox sort du cadre des magasins d'applications : ce que le nouveau portefeuille des créateurs change au Québec

La plateforme permettra de jouer dans un navigateur et hors ligne, et lance un portefeuille pour verser directement l'argent aux créateurs. Un virage aux conséquences fiscales et juridiques bien réelles ici.

La nouvelle a été relayée vendredi par Le Journal de Montréal et, en anglais, par Engadget : Roblox dévoile un portefeuille numérique destiné à payer ses créateurs et annonce que sa plateforme deviendra jouable dans un navigateur web, puis hors ligne. Présenté comme une simple amélioration technique, le changement touche en réalité deux nerfs sensibles : le modèle économique des magasins d'applications d'Apple et de Google, et le statut juridique de dizaines de milliers de jeunes créateurs, dont une part non négligeable habite le Québec.

Deux annonces qui n'en font qu'une

D'un côté, Roblox veut réduire la dépendance de sa plateforme aux applications mobiles. Jouer directement dans Chrome, Safari ou Edge — puis, éventuellement, sans connexion — élargit le bassin d'appareils accessibles : ordinateurs d'école, portables familiaux, machines modestes. C'est aussi, et surtout, une porte de sortie face à la commission prélevée par les magasins d'applications sur les achats intégrés, historiquement fixée autour de 30 % pour les gros éditeurs.

De l'autre, l'entreprise a présenté un portefeuille (un « wallet ») censé simplifier et accélérer le versement des sommes dues aux développeurs. Jusqu'ici, l'écosystème reposait sur le Robux, la monnaie interne, convertible en argent réel via le programme Developer Exchange, aussi appelé DevEx. Ce mécanisme est connu pour son taux de conversion peu généreux et ses seuils d'admissibilité : il faut être abonné au service payant de la plateforme, atteindre un solde minimal et disposer d'un compte de paiement valide. Un portefeuille intégré, lui, rapproche Roblox d'un rôle de plateforme de paiement à part entière.

Les deux annonces se répondent : moins d'argent laissé aux intermédiaires mobiles, plus de marge pour rémunérer ceux qui fabriquent les expériences. Reste à voir quelle proportion de cette marge sera effectivement redistribuée — l'entreprise n'a pas publié de nouvelle grille de partage détaillée au moment d'écrire ces lignes.

Le contournement des 30 % : une bataille déjà bien entamée

Roblox n'invente rien. Depuis le procès Epic Games contre Apple, la jurisprudence américaine a forcé Apple à laisser les développeurs orienter leurs utilisateurs vers des paiements externes. Une décision de la Cour du district nord de Californie a resserré la vis en 2025, en interdisant à Apple de prélever une commission sur ces transactions hors application. Du côté européen, le règlement sur les marchés numériques (DMA) impose déjà l'ouverture des boutiques alternatives et du « steering ».

Au Canada, aucun équivalent législatif n'existe. Le Bureau de la concurrence a bien élargi ses pouvoirs après les réformes de la Loi sur la concurrence, mais il n'y a pas, ici, d'obligation faite aux magasins d'applications d'ouvrir leurs tuyaux de paiement. Résultat : les joueurs québécois profiteront du virage navigateur non pas grâce à une règle locale, mais par ricochet d'arbitrages menés à Cupertino, à Bruxelles et à San Francisco. C'est une constante de notre écosystème numérique — nous héritons des règles des autres.

Pour la clientèle, l'effet pratique pourrait être un Robux moins cher à l'achat lorsqu'il est payé dans le navigateur plutôt que dans l'application iOS. C'est la logique qu'ont suivie Spotify, Netflix ou Amazon avant elle.

Le vrai choc : des adolescents devenus travailleurs autonomes

C'est ici que le dossier devient québécois. Roblox affirme rejoindre plus de 80 millions d'utilisateurs actifs par jour, dont une proportion importante a moins de 16 ans, selon les documents financiers de l'entreprise. Une minorité de ces jeunes crée des jeux, des accessoires vestimentaires ou des « passes » vendus à l'unité. Quand ces ventes se transforment en dollars canadiens déposés dans un portefeuille, elles deviennent un revenu d'entreprise aux yeux du fisc.

Revenu Québec et l'Agence du revenu du Canada ne fixent pas d'âge minimal pour déclarer un revenu. Un adolescent de 15 ans qui encaisse 4 000 $ en vendant des objets virtuels exploite, dans le vocabulaire fiscal, une entreprise individuelle. Il doit déclarer ce revenu net à l'annexe appropriée, peut déduire ses dépenses admissibles (part du logiciel, de l'électricité, des frais de plateforme) et, au-delà d'un certain niveau, cotiser au Régime de rentes du Québec. Les seuils de la TPS et de la TVQ — 30 000 $ de recettes taxables sur quatre trimestres consécutifs — peuvent aussi s'appliquer, avec les subtilités propres aux services numériques vendus à l'étranger.

En clair : le portefeuille de Roblox rend visible une activité qui, tant qu'elle restait en Robux, ressemblait à un jeu. Des familles québécoises vont découvrir, souvent en avril, qu'un enfant avait une petite entreprise.

S'ajoute le casse-tête du consentement. Au Québec, un mineur de moins de 14 ans ne peut pas contracter seul; entre 14 et 18 ans, il peut poser certains actes liés à son emploi, mais un contrat de plateforme de paiement, avec vérification d'identité et conditions d'utilisation, appelle normalement l'intervention du titulaire de l'autorité parentale. Les plateformes exigent généralement qu'un parent ouvre le compte de paiement. Dans ce cas, qui déclare le revenu? La réponse fiscale est celle qui exploite réellement l'activité — l'enfant —, ce qui crée un décalage entre le nom sur le compte bancaire et le nom sur la déclaration.

Loi 25, données des mineurs et zones grises

Le Québec s'est doté, avec la Loi 25, d'un des cadres les plus stricts en Amérique du Nord sur les renseignements personnels. Le consentement doit être manifeste, libre et éclairé, donné à des fins spécifiques; pour un mineur de moins de 14 ans, il doit venir du parent. Les paramètres de confidentialité par défaut des produits technologiques doivent offrir le plus haut degré de protection, sauf pour les témoins de connexion. Et toute décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé doit être signalée à la personne concernée.

Un portefeuille financier greffé à une plateforme de jeu multiplie les traitements sensibles : vérification d'identité, détection de fraude, profilage de dépenses, scores de risque. Autant de mécanismes largement automatisés. La Commission d'accès à l'information du Québec n'a pas commenté publiquement l'annonce, mais l'arrivée de paiements directs à des créateurs mineurs entre pleinement dans son champ.

La Loi sur la protection du consommateur ajoute une couche : elle encadre les contrats à exécution successive, interdit certaines pratiques et, depuis 2018, restreint les pratiques de commerce liées aux mineurs. Les « boîtes-surprises » et les monnaies intermédiaires — qui brouillent le prix réel d'un achat — font l'objet de critiques récurrentes de l'Office de la protection du consommateur et d'organismes comme Option consommateurs.

Roblox sous pression, ici comme ailleurs

Ce virage survient dans un contexte judiciaire lourd pour l'entreprise. Plusieurs États américains, dont le Texas et la Louisiane, ont déposé des poursuites alléguant que la plateforme n'en fait pas assez pour protéger les enfants des prédateurs. Roblox a répliqué en déployant une estimation d'âge par analyse faciale pour l'accès aux fonctions de clavardage, une mesure qui soulève à son tour des questions de biométrie — un domaine où, au Québec, la CAI doit être avisée avant la mise en service d'une banque de caractéristiques biométriques.

Sur le plan financier, l'entreprise continue de croître tout en accumulant des pertes nettes, ce qui explique l'attrait d'un canal de distribution sans commission. Mieux payer les créateurs, c'est aussi les retenir face à Fortnite Creative et à Minecraft.

Ce que vous devriez surveiller

Trois choses, concrètement. Primo, la grille de partage des revenus : une belle promesse sans pourcentage publié reste une promesse. Secundo, la disponibilité canadienne du portefeuille et les règles d'âge qui l'accompagneront. Tertio, si votre adolescent encaisse des sommes : conservez les relevés, notez les dépenses, et sachez qu'une déclaration de revenus, même à 15 ans, ouvre des droits — crédits, cotisations, marge de REER future.

La frontière entre jouer et travailler vient de bouger d'un cran. Le Québec a les lois pour encadrer cela; il lui manque encore la pratique.