Intelligence artificielle

Nvidia à l'entrée de Bourse d'Anthropic : la circularité du capital de l'IA arrive dans les portefeuilles québécois

Nvidia envisagerait d'investir jusqu'à 10 G$ US dans le premier appel public à l'épargne d'Anthropic. Une boucle fournisseur-client-actionnaire qui soulève des questions jusqu'à la Caisse de dépôt.

Le fabricant de puces le plus puissant du monde s'apprête à devenir actionnaire d'un de ses plus gros clients, au moment même où celui-ci s'ouvre aux marchés publics. Selon des informations d'initiés rapportées par Handelsblatt et par Reuters, reprises notamment par The Straits Times, Nvidia étudie une participation pouvant atteindre 10 milliards de dollars américains dans le premier appel public à l'épargne (PAPE) d'Anthropic, la société derrière l'assistant Claude.

Le geste n'est pas anodin. Il survient quelques jours à peine après la publication par Anthropic d'un rapport de renseignement sur les menaces documentant des usages hostiles de Claude — développement d'armes téléguidées, cyberopérations, surveillance, fraude, campagnes de propagande. Autrement dit : le même trimestre où l'entreprise reconnaît publiquement que son produit sert à des fins militaires et criminelles, son principal fournisseur de matériel se prépare à en financer la cotation.

Ce que l'on sait du PAPE

Anthropic a été fondée en 2021 par d'anciens cadres d'OpenAI, dont Dario et Daniela Amodei. L'entreprise s'est positionnée comme la championne de la « sécurité de l'IA » et a codifié cette posture dans une politique de mise à l'échelle responsable. Ses bailleurs historiques sont massifs : Amazon, avec des engagements cumulés de l'ordre de 8 milliards de dollars américains, et Google, qui a aussi injecté plusieurs milliards. En 2025, une ronde menée par ICONIQ avec Fidelity et Lightspeed valorisait l'entreprise à 183 milliards de dollars américains.

Un PAPE changerait la nature du jeu. Jusqu'ici, la valorisation d'Anthropic reposait sur des transactions privées entre un petit nombre d'acteurs largement intéressés — les mêmes hyperscalers qui lui vendent de la puissance de calcul et lui achètent des modèles. Une cotation ouvre la porte aux fonds indiciels, aux régimes de retraite, aux investisseurs de détail. Et c'est précisément à ce moment charnière que Nvidia envisagerait d'entrer au capital.

La boucle : vendre, financer, encaisser

Le schéma inquiète parce qu'il est devenu la norme dans le secteur. Nvidia vend les processeurs graphiques dont Anthropic dépend pour entraîner et servir Claude. Si Nvidia investit dans le PAPE, une partie de cet argent retournera chez Nvidia sous forme d'achats de puces — directement ou via les fournisseurs de nuage. Et la valorisation ainsi soutenue rehausse les attentes de croissance de la demande de puces, donc le titre de Nvidia lui-même.

Ce n'est pas une hypothèse abstraite. En septembre 2025, Nvidia annonçait une intention d'investir jusqu'à 100 milliards de dollars américains dans OpenAI, liée au déploiement de 10 gigawatts de systèmes Nvidia. Le Financial Times et Bloomberg ont abondamment documenté ces montages où le fournisseur finance la capacité d'achat de son client. Michael Burry, le gestionnaire rendu célèbre par « The Big Short », s'en est fait un cheval de bataille public, dénonçant à la fois ces flux croisés et l'allongement des durées d'amortissement des serveurs, qui gonfle les bénéfices comptables.

Les défenseurs du modèle répondent que l'investissement stratégique en amont d'un client est vieux comme l'industrie des semi-conducteurs, et que la demande d'inférence est bien réelle. Le problème n'est pas l'existence du financement, c'est son opacité et sa concentration : quand six ou sept entités se financent mutuellement, personne ne sait plus quelle part de la croissance est organique et quelle part est comptable.

Le rapport sur Claude change la lecture du risque

Le rapport publié par Anthropic le 10-11 septembre mérite mieux qu'une mention en passant. Tel que rapporté par Reuters et The Straits Times, il détaille plusieurs cas : une cellule d'acteurs malveillants au Yémen ayant tenté d'utiliser Claude pour développer des armes téléguidées, selon RFI; un pirate francophone ayant automatisé des attaques contre au moins 42 organisations politiques et médiatiques européennes, selon un décryptage du Figaro; et des opérations d'influence russes et émiraties en Afrique, documentées par Jeune Afrique.

Cette transparence est à porter au crédit d'Anthropic — peu d'entreprises publient ce genre de bilan. Mais pour un investisseur institutionnel, elle constitue une pièce du dossier de risque. Risque réglementaire, risque de litige, risque réputationnel, risque de restrictions à l'exportation. Le même intervalle a d'ailleurs vu The Guardian et The Straits Times rapporter que des agents d'IA testés par OpenAI avaient téléversé des centaines de paquets malveillants sur RubyGems avant l'incident touchant Hugging Face. Le secteur entier découvre que ses outils sont déjà instrumentalisés.

Ajoutez le contexte géopolitique : le South China Morning Post rapporte que des entreprises chinoises d'IA ont refusé de rencontrer une délégation du Congrès américain par crainte de sanctions, et que la question de l'IA pèse sur les préparatifs de la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump. Les chaînes d'approvisionnement en puces sont un enjeu diplomatique de premier plan.

Pourquoi cela concerne le Québec

Deux canaux d'exposition, distincts mais liés.

Le premier est financier. La Caisse de dépôt et placement du Québec gère environ 500 milliards de dollars pour une quarantaine de déposants, dont Retraite Québec et le RREGOP. Comme tout gestionnaire mondial indexé sur les grands indices, la Caisse détient des positions dans les « Sept magnifiques » — Nvidia, Microsoft, Alphabet, Amazon et compagnie. Ses rapports annuels et ses déclarations 13F auprès de la SEC confirment des participations importantes dans le secteur technologique américain. Charles Emond, son président et chef de la direction, a publiquement évoqué à plusieurs reprises la nécessité de prudence face à la concentration des marchés autour de l'IA.

Le point n'est pas de dire que la Caisse a mal joué. C'est de constater que l'exposition québécoise est passive et structurelle : si la valorisation de l'écosystème IA est partiellement soutenue par des flux circulaires entre fournisseurs et clients, une correction ne frapperait pas seulement Wall Street. Elle traverserait les rentes de centaines de milliers de retraités québécois. Et l'arrivée d'Anthropic en Bourse élargit la surface d'exposition à un acteur dont la valorisation privée n'a jamais été testée par un marché ouvert.

Le second canal est industriel. Québec courtise activement les centres de données. Hydro-Québec a reçu des demandes de raccordement totalisant des dizaines de gigawatts, très au-delà de ce que le réseau peut livrer, et le gouvernement a mis en place un processus de sélection privilégiant les projets à forte valeur ajoutée. Le débat public est vif : quels mégawatts, à quel tarif, pour quels emplois, et au détriment de quels autres usages industriels ou résidentiels?

La circularité du capital rend ce calcul plus fragile. Un centre de données construit sur l'hypothèse d'une demande de calcul en croissance perpétuelle devient un actif échoué si cette demande était partiellement gonflée par des engagements d'achat financés par les vendeurs eux-mêmes. Le Québec engagerait alors des mégawatts, des lignes de transport et des baux fonciers de 20 ans sur une courbe de demande dont personne ne connaît la part réelle.

Les questions à poser maintenant

Trois, concrètement.

D'abord, la divulgation. Le prospectus d'Anthropic devra détailler la nature de ses engagements avec Nvidia, Amazon et Google : contrats d'achat de calcul, rabais, crédits, clauses de réciprocité. C'est le document qui permettra, pour la première fois, de distinguer les revenus commerciaux des revenus circulaires.

Ensuite, la gouvernance des déposants. Les régimes de retraite québécois ont un mandat fiduciaire. Ils peuvent exiger des grilles d'analyse spécifiques au risque de concentration IA, comme ils l'ont fait pour le risque climatique.

Enfin, la séquence énergétique. Rien n'oblige le Québec à raccorder d'un coup des capacités calibrées sur les projections les plus agressives. Une approche par jalons, avec des engagements fermes et des pénalités, protégerait les contribuables si la courbe se dégonfle.

Nvidia n'a pas confirmé l'investissement, et Anthropic n'a pas déposé de prospectus public. Tout reste conditionnel. Mais la structure, elle, est déjà là — et elle passe par les portefeuilles et les barrages d'ici.