Éducation

Québec : le réseau francophone lorgne les écoles que les anglophones vont quitter en 2028

Le Centre de services scolaire de la Capitale veut acquérir et rénover Saint-Patrick et Quebec High School. Derrière la transaction : un parc scolaire vieillissant et des quartiers centraux à court de places.

C'est une nouvelle qui ressemble à une transaction immobilière et qui, en réalité, raconte la recomposition tranquille du parc scolaire de la ville de Québec. Selon Radio-Canada, le Centre de services scolaire (CSS) de la Capitale souhaite acquérir et rénover deux écoles secondaires du quartier Montcalm et du Vieux-Québec — Saint-Patrick High School et Quebec High School — que le réseau anglophone doit libérer en 2028, au moment où ses élèves déménageront dans un nouvel établissement.

Autrement dit : plutôt que de bâtir du neuf en périphérie, un centre de services scolaire francophone à l'étroit se prépare à récupérer des bâtiments existants, bien situés mais âgés, d'une commission scolaire anglophone qui, elle, choisit de se regrouper. Deux logiques de planification se croisent, et chacune en dit long sur la façon dont le Québec finance — ou ne finance pas — ses écoles.

Ce qui est sur la table

Saint-Patrick High School, avenue de Salaberry dans Montcalm, et Quebec High School, dans le secteur du Vieux-Québec–Grande Allée, appartiennent à la Commission scolaire Central Québec (Central Québec School Board), qui dessert un immense territoire allant de la Capitale-Nationale jusqu'au Nord-du-Québec en passant par la Mauricie. Les deux établissements accueillent la clientèle secondaire anglophone de la région de Québec.

Le projet du réseau anglophone est connu depuis plusieurs années : regrouper ces élèves dans un établissement unique et neuf, ce qui permet de mutualiser les laboratoires, le gymnase, les services et le personnel spécialisé — un enjeu majeur pour un réseau dont les effectifs sont dispersés et dont chaque école compte peu d'élèves. L'échéance évoquée est 2028.

Pour le CSS de la Capitale, qui couvre notamment La Cité-Limoilou, Sainte-Foy–Sillery, Les Rivières et une partie de la Haute-Ville, deux bâtiments secondaires libérés dans des quartiers centraux densément peuplés, c'est une occasion qui ne se présente pas deux fois. Encore faut-il que Québec y mette l'argent : une acquisition et une rénovation de cette ampleur passent par une autorisation et un financement du ministère de l'Éducation, via le Plan québécois des infrastructures (PQI).

Pourquoi le réseau francophone manque de place au centre

On associe souvent la pénurie de locaux scolaires aux banlieues en croissance — Lévis, la Rive-Nord de Montréal, les couronnes. Mais la réalité québécoise est plus subtile. Dans les quartiers centraux de la ville de Québec, la densification résidentielle, le retour de jeunes familles dans certains secteurs et l'arrivée d'élèves issus de l'immigration ont remis de la pression sur des écoles dont on avait, dans les années 1990 et 2000, réduit la capacité — quand on ne les avait pas carrément vendues ou converties.

C'est là le paradoxe que le dossier met en lumière. Pendant deux décennies de dénatalité, plusieurs commissions scolaires ont cédé des bâtiments devenus excédentaires. Aujourd'hui, elles doivent en racheter, en louer ou en ajouter, souvent à fort prix. Le ministère de l'Éducation lui-même a modifié ses règles pour freiner ces ventes : depuis les changements apportés à la Loi sur l'instruction publique, un centre de services scolaire ne peut plus disposer librement d'un immeuble scolaire, et les organismes scolaires ont priorité les uns sur les autres avant qu'un bâtiment ne sorte du réseau public. C'est précisément ce mécanisme qui rend possible le scénario Saint-Patrick–QHS.

Ajoutons un élément qu'on oublie : le ministère impose désormais des exigences serrées sur la superficie des nouvelles écoles et privilégie, dans son discours, l'agrandissement et la réfection avant la construction. Récupérer un bâtiment existant au cœur de la ville cadre parfaitement avec cette orientation. Sur le papier, du moins.

Le vrai obstacle : le déficit de maintien d'actifs

Car ces écoles ont un âge. Quebec High School occupe un immeuble dont l'origine remonte au début du XXe siècle; Saint-Patrick, dans sa configuration actuelle, date du milieu du siècle dernier. Or le parc scolaire québécois est dans un état documenté, et il n'est pas beau à voir.

Les rapports successifs du gouvernement sur l'état des infrastructures publiques établissent qu'une majorité des bâtiments scolaires primaires et secondaires sont en mauvais ou en très mauvais état, et que le déficit de maintien d'actifs (DMA) du réseau de l'éducation se chiffre en milliards de dollars. La Vérificatrice générale du Québec s'est penchée à plus d'une reprise sur la gestion du maintien des actifs scolaires et sur la fiabilité des données d'inspection; ses constats portaient notamment sur la difficulté, pour le ministère et les organismes scolaires, de planifier les travaux à partir d'un portrait complet et à jour.

Concrètement, cela signifie qu'une acquisition « à bon compte » peut se transformer en facture lourde : amiante, fenestration, toitures, ventilation, mise aux normes d'accessibilité, séismicité, insonorisation, adaptation aux nouveaux programmes (locaux de sciences, d'arts, de technologie). Dans le Vieux-Québec, s'ajoutent les contraintes patrimoniales : tout chantier sur un immeuble d'intérêt dans un site patrimonial déclaré passe par des autorisations supplémentaires, ce qui allonge les échéanciers et gonfle les coûts.

La question posée au ministère est donc simple, et brutale : rénover deux vieux bâtiments bien situés coûte-t-il moins cher — en argent public, en transport scolaire, en temps de déplacement pour les familles — que de construire une école neuve là où le terrain est disponible, c'est-à-dire loin?

Une occasion de planification par quartier

L'intérêt du dossier dépasse la brique. Il oblige à réfléchir à l'échelle du quartier, ce que le réseau scolaire québécois fait encore trop peu.

Une école secondaire dans Montcalm ou dans le Vieux-Québec, c'est une école où l'on se rend à pied, en autobus du Réseau de transport de la Capitale ou à vélo. C'est de la vie de quartier, des commerces qui restent ouverts, des familles qui ont une raison de demeurer en ville plutôt que de suivre le bungalow vers la couronne. À l'inverse, chaque nouvelle école construite en périphérie fabrique du transport scolaire, de l'étalement et une dépendance à l'automobile pour vingt ou trente ans.

Plusieurs municipalités et organismes réclament depuis des années que la localisation des écoles soit traitée comme un enjeu d'aménagement du territoire, et non comme une simple opération immobilière du réseau scolaire. Le cas Saint-Patrick–QHS est un test grandeur nature de cette approche.

Et le réseau anglophone?

Il faut aussi lire l'autre versant de l'histoire. Le réseau anglophone du Québec vit depuis longtemps avec une clientèle en baisse dans plusieurs régions, conséquence des règles d'admissibilité à l'enseignement en anglais prévues par la Charte de la langue française et des mouvements démographiques. Pour Central Québec, maintenir deux écoles secondaires distinctes dans la même agglomération, avec les frais fixes que cela suppose, devient difficile à défendre sur le plan pédagogique comme budgétaire.

Un établissement unique et moderne, c'est potentiellement une offre de cours plus large, des activités sportives viables, des services professionnels mieux répartis. C'est aussi, pour une communauté minoritaire, un geste symbolique : investir dans du neuf plutôt que de gérer le déclin. Le débat entourant l'application de certaines dispositions de la loi 40 aux commissions scolaires anglophones, qui a mené à des contestations judiciaires jusqu'en Cour d'appel, a rappelé à quel point les questions de gouvernance scolaire sont sensibles dans ce réseau.

Ce qu'il faut surveiller

Trois jalons détermineront la suite. D'abord, l'inscription — ou non — du projet dans les prochaines mises à jour du Plan québécois des infrastructures : sans financement, l'intention du CSS de la Capitale restera une intention. Ensuite, les évaluations techniques des deux bâtiments, qui diront si la rénovation est réaliste ou si l'un des deux immeubles est trop lourd à remettre à niveau. Enfin, la clientèle : le CSS devra démontrer, chiffres à l'appui, que les projections d'effectifs par bassin justifient deux écoles secondaires de plus dans les quartiers centraux, et non une seule.

Entre-temps, l'échéance de 2028 approche vite pour un chantier public qui doit passer par les autorisations ministérielles, les appels d'offres et, possiblement, les avis du milieu patrimonial. Dans le monde des infrastructures scolaires québécoises, deux ans, c'est demain matin.

Et pendant que se négocie le sort de ces deux bâtiments, la question de fond demeure : le Québec a-t-il les moyens de laisser vieillir son parc scolaire existant tout en construisant du neuf ailleurs? Le dossier Saint-Patrick–QHS n'y répondra pas à lui seul. Mais il montre où se joue, très concrètement, l'arbitrage.