Entreprises

Château Montebello : le feu vert du tribunal à Westmont relance la question du modèle d'affaires des grands hôtels de villégiature

La vente du légendaire hôtel de bois rond de la Petite-Nation à Westmont Hospitality Group vient d'être approuvée par un tribunal, après la faillite des propriétaires précédents. Un scénario devenu banal au Québec.

Un château de bois rond qui change encore de mains

Le plus grand bâtiment de bois rond du monde vient de changer de propriétaire une fois de plus. Le Globe and Mail rapporte qu'un tribunal a approuvé la vente du Château Montebello, dans la Petite-Nation en Outaouais, à Westmont Hospitality Group, un consolidateur hôtelier d'envergure internationale dont les racines sont canadiennes. L'acquisition survient après que les propriétaires précédents eurent conduit cet actif patrimonial à l'insolvabilité.

Pour qui suit le dossier depuis quelques années, la nouvelle a un goût de déjà-vu. Construit en 1930 en un peu plus de trois mois par des centaines d'ouvriers, à partir de milliers de billots de cèdre rouge de la Colombie-Britannique, l'établissement a d'abord vécu comme le très privé Seigniory Club, un repaire de dirigeants et d'aristocrates. Le Canadien Pacifique l'a ensuite exploité pendant des décennies sous la bannière des grands hôtels de chemin de fer, avant que Fairmont n'en fasse l'un de ses navires amiraux québécois. Puis vinrent les années de valse : vente à des investisseurs privés, changements de gestionnaires, endettement, et finalement procédures d'insolvabilité.

Le Château Montebello n'est pas un cas isolé. Le Manoir Richelieu, le Manoir du Lac Delage, l'Estérel, le Château Bromont, le Sacacomie et plusieurs autres ont tous connu, à un moment ou un autre des quarante dernières années, une restructuration, une faillite, une vente sous contrainte ou un sauvetage public. La question mérite donc d'être posée franchement : pourquoi ces joyaux du patrimoine hôtelier québécois n'arrivent-ils pas à tenir debout financièrement?

Un modèle d'affaires structurellement fragile

La première explication est arithmétique. Un hôtel de villégiature de 200 chambres et plus, situé à une heure et demie de Montréal et à une heure d'Ottawa, sans clientèle de passage significative, dépend presque entièrement de la demande « générée » : congrès, réunions d'entreprise, mariages, tournois de golf, forfaits de fin de semaine. Autrement dit, il faut aller chercher chaque nuitée, une par une, plusieurs mois à l'avance.

Or cette demande est brutalement saisonnière. Les taux d'occupation d'un tel établissement peuvent frôler les 90 % en juillet, en août et lors des week-ends d'automne, puis s'écraser sous les 30 % en novembre, en avril et pendant les semaines creuses de janvier. Pendant ce temps, la structure de coûts, elle, ne bouge presque pas : chauffage d'un immense bâtiment de bois, entretien du golf, des piscines, du spa, du centre de congrès, taxes municipales calculées sur une valeur foncière élevée, assurances majorées pour un bâtiment historique en bois, et une masse salariale qu'on ne peut pas comprimer indéfiniment sans détruire l'expérience client qui justifie précisément les tarifs.

À cela s'ajoute le fardeau du capital. Un hôtel patrimonial n'est pas un immeuble ordinaire : chaque réfection de toiture, chaque remplacement de fenêtres, chaque mise à niveau des systèmes mécaniques doit respecter le caractère architectural de l'ensemble. Les coûts sont donc supérieurs de 30 % à 50 % à ceux d'une construction contemporaine équivalente, selon les ordres de grandeur couramment évoqués dans l'industrie de la restauration patrimoniale. L'industrie hôtelière recommande généralement de réinvestir de 4 % à 6 % des revenus annuels en dépenses en immobilisations. Un propriétaire déjà serré par sa dette coupe d'abord là. Et le jour où il doit vendre, l'acheteur constate un retard d'investissement de plusieurs dizaines de millions, ce qui écrase le prix et déclenche le cycle suivant.

L'effet post-pandémie et la nouvelle réalité des congrès

La pandémie a accéléré ce qui n'était qu'une érosion lente. Le tourisme d'affaires — segment vital de ces propriétés — a été le dernier à revenir. Les données de Statistique Canada et de l'Institut de la statistique du Québec ont montré une reprise très inégale : les nuitées de loisir ont rebondi vigoureusement, mais les réunions corporatives de grande taille ont été remplacées, en partie durablement, par la visioconférence ou par des formats plus courts et moins coûteux.

Les entreprises qui réunissent encore leurs équipes le font souvent sur deux jours plutôt que quatre, avec moins de participants, et négocient plus durement les tarifs de groupe. Pour un centre de congrès en région, cela signifie moins de nuitées, moins de revenus de banquet — historiquement la marge la plus juteuse — et un calendrier plus difficile à remplir. Pendant ce temps, la hausse des taux d'intérêt entre 2022 et 2024 a fait exploser le coût du service de la dette sur des actifs déjà lourdement financés. Beaucoup de propriétaires régionaux se sont retrouvés avec des hypothèques à renouveler au double du taux initial, sur des revenus qui n'avaient pas retrouvé leur niveau de 2019.

C'est ce ciseau — revenus mous, coûts de financement en hausse, entretien reporté — qui a fait basculer plusieurs dossiers vers la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies ou vers la faillite.

Westmont : qui achète, et pourquoi

Westmont Hospitality Group n'est pas un nouveau venu. Fondé par la famille Mangalji, le groupe est l'un des plus importants propriétaires-exploitants hôteliers privés au monde, avec un portefeuille qui a compté des centaines d'établissements en Amérique du Nord, en Europe et en Asie, exploités sous des bannières variées. Son modèle est justement celui d'un consolidateur : acheter des actifs sous-performants ou mal capitalisés, les réintégrer dans une plateforme d'exploitation qui mutualise les achats, la distribution, le revenue management et l'accès au capital.

Pour le Château Montebello, cela change trois choses. D'abord, l'accès au financement : un propriétaire institutionnel de cette taille emprunte à de meilleures conditions qu'un investisseur local, ce qui rend enfin possibles les investissements reportés. Ensuite, la distribution : l'affiliation à une grande bannière internationale, avec son programme de fidélité et sa force de vente mondiale, peut remplir des creux de calendrier qu'aucune équipe régionale ne pourrait combler seule. Enfin, la discipline d'exploitation : les consolidateurs arrivent généralement avec des cibles de coût par chambre occupée et une révision des services offerts.

C'est précisément là que se situe l'enjeu pour l'Outaouais.

Emploi régional : la promesse et le risque

Le Château Montebello est, avec le tourisme de la Petite-Nation, l'un des principaux employeurs privés de Papineauville et des environs. Cuisine, entretien ménager, réception, golf, spa, animation, maintenance : on parle de centaines d'emplois en haute saison, dans une région où les solutions de rechange sont rares. Chaque changement de propriétaire y est donc vécu avec un mélange d'espoir et d'appréhension.

L'espoir est légitime : un propriétaire solvable qui réinvestit, c'est un hôtel qui rouvre des ailes fermées, qui rallonge sa saison et qui embauche. Le risque est tout aussi réel : les plans de redressement passent souvent par une rationalisation des postes de supervision, une sous-traitance de certains services et une révision des conventions collectives à l'échéance. L'expérience d'autres reprises hôtelières au Québec suggère que les emplois de première ligne survivent généralement, mais que les fonctions administratives et de gestion locales sont centralisées ailleurs.

Pour la clientèle de congrès, l'arrivée d'un opérateur international est plutôt une bonne nouvelle à court terme : réservations mieux sécurisées, capacité d'investir dans la technologie des salles, tarification plus agressive pour remplir les périodes creuses. À moyen terme, la question est de savoir si l'établissement conservera son positionnement haut de gamme distinctif ou glissera vers un produit plus standardisé.

Le patrimoine hôtelier et la question du contrôle

Reste l'enjeu de fond, celui dont on parle peu dans les salles d'audience : le contrôle québécois de son patrimoine hôtelier. Les grands hôtels de villégiature du Québec appartiennent aujourd'hui, pour l'essentiel, à des capitaux étrangers ou à des fonds dont le siège est ailleurs. Le Manoir Richelieu, le Château Frontenac, le Manoir Saint-Castin : la liste des propriétés emblématiques dont les décisions stratégiques se prennent hors du Québec s'allonge.

On peut voir là un simple effet de la mondialisation du capital immobilier, ou un enjeu d'identité économique. Les deux lectures se défendent. Ce qui est certain, c'est qu'il n'existe pas au Québec de véhicule dédié — public, coopératif ou mixte — capable de porter la charge en capital de ces actifs sur un horizon de trente ans, avec la patience que requiert un bâtiment de 1930. La Caisse de dépôt, Investissement Québec et les fonds fiscalisés investissent dans l'hôtellerie, mais rarement comme propriétaires de long terme d'un actif patrimonial saisonnier et peu rentable.

Tant que ce vide subsistera, le cycle faillite-rachat continuera. Le Château Montebello a survécu à la Grande Dépression, à la fin du Seigniory Club, à trois bannières et à une pandémie. Il survivra probablement à cette transaction-là aussi. Mais la vraie question n'est pas de savoir s'il tiendra debout : c'est de savoir qui, dans dix ans, décidera de son avenir — et depuis quel fuseau horaire.