Premières nations

GNL à Baie-Comeau : une entreprise atikamekw devient copromotrice aux côtés d'un géant ukrainien

Kino Aski, entreprise atikamekw, a signé un protocole d'entente avec Naftogaz pour le projet de gaz naturel liquéfié à Baie-Comeau. Un virage stratégique qui soulève la question du consentement innu.

La nouvelle a de quoi surprendre : une entreprise appartenant à une nation autochtone de la Mauricie s'allie au plus grand groupe énergétique d'Ukraine pour porter un projet d'exportation de gaz naturel liquéfié sur la Côte-Nord. Selon ce que rapportait Radio-Canada, Naftogaz Group et l'entreprise atikamekw Kino Aski ont signé un protocole d'entente autour du projet de terminal de liquéfaction envisagé à Baie-Comeau, projet piloté par la société Marinvest Energy Canada.

Derrière cette annonce, il y a bien plus qu'une transaction commerciale. Il y a un déplacement du rapport de force. Pendant des décennies, les Premières Nations du Québec ont été convoquées à des séances de « consultation » une fois les plans dessinés et les investisseurs trouvés. Ici, une entreprise autochtone se présente comme partenaire d'affaires en amont, avec un acteur étranger de premier plan. C'est nouveau. Et c'est précisément ce qui rend le dossier délicat.

Ce que l'on sait du projet

Le projet de Marinvest Energy Canada — filiale du groupe norvégien Marinvest Energy — vise à construire à Baie-Comeau un terminal de liquéfaction de gaz naturel destiné à l'exportation vers l'Europe, alimenté par du gaz de l'Ouest canadien acheminé par gazoduc. L'entreprise a évoqué publiquement des capacités de l'ordre de plusieurs millions de tonnes par année, et un investissement se chiffrant en milliards de dollars. Le projet n'a, à ce jour, franchi aucune étape décisive d'autorisation environnementale au Québec ni obtenu de licence d'exportation de la Régie de l'énergie du Canada.

Il faut dire clairement ce que le projet n'est pas encore : ce n'est pas un chantier, ce n'est pas un permis, ce n'est même pas un projet dont le tracé de gazoduc soit arrêté. C'est une intention industrielle qui cherche des appuis politiques, du capital et, de plus en plus manifestement, une légitimité sociale.

L'arrivée de Naftogaz dans l'équation change l'échelle de la conversation. Le groupe d'État ukrainien est le plus important producteur de gaz du pays et un acheteur majeur sur les marchés européens depuis l'invasion russe de 2022. Un protocole d'entente avec un tel acteur n'est pas un contrat contraignant, mais il envoie un signal aux investisseurs : il existerait une demande européenne pour le gaz nord-américain, et un débouché politiquement chargé — l'affranchissement de l'Europe à l'égard de l'énergie russe.

Kino Aski, ou la montée d'un capitalisme autochtone

Kino Aski est une entreprise issue du monde atikamekw, active notamment dans les secteurs des infrastructures, de la foresterie et du développement de projets. Son intérêt pour un terminal gazier situé à plus de 400 kilomètres de son territoire traditionnel, le Nitaskinan, illustre une tendance de fond au Canada : des sociétés autochtones qui ne se contentent plus de contrats de sous-traitance, mais qui visent la participation au capital, la redevance, voire le contrôle.

Ce mouvement n'est pas marginal. En Colombie-Britannique, la nation Haisla porte le projet Cedar LNG à Kitimat, premier terminal de GNL à propriété majoritairement autochtone au monde, en partenariat avec Pembina Pipeline. Sur la côte ouest toujours, la Nisga'a Nation est partenaire du projet Ksi Lisims LNG. En Alberta, des coalitions de nations ont acquis des participations dans des infrastructures pétrolières. Le fédéral a même créé un programme de garanties de prêts aux Autochtones pour financer de telles prises de participation.

Autrement dit : le « nous voulons une part du gâteau, pas seulement des miettes » est devenu une doctrine économique structurée, financée, outillée juridiquement. Kino Aski s'inscrit dans cette lignée.

Le nœud : le consentement de qui, exactement?

C'est ici que le dossier devient explosif. Baie-Comeau se trouve sur le Nitassinan, territoire ancestral innu. Les communautés de Pessamit, d'Uashat mak Mani-utenam et d'Essipit sont les premières concernées par un terminal maritime et un éventuel gazoduc dans ce secteur. Or ce sont les Atikamekw, par l'entremise de Kino Aski, qui apparaissent comme partenaires du promoteur.

La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, que le Canada a intégrée à son droit par une loi fédérale en 2021, énonce le principe du consentement préalable, libre et éclairé des peuples concernés par un projet sur leurs terres. Ce principe se rattache au territoire, non à la nationalité de l'entreprise participante. Une entente commerciale avec une société autochtone d'une autre nation ne saurait tenir lieu de consentement des détenteurs de droits sur le lieu visé.

Le rappel n'est pas théorique. Pessamit s'est opposée avec vigueur, dans le passé, à des projets énergétiques imposés sur son territoire, et l'histoire des barrages de la Manicouagan reste une plaie ouverte dans cette communauté. Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam a mené plusieurs batailles judiciaires sur la question du titre ancestral et des redevances. Essipit, de son côté, a développé une culture de partenariat d'affaires, mais avec l'exigence répétée d'être au cœur des décisions, pas à la périphérie.

On peut donc formuler le risque avec précision : si un promoteur peut s'assurer un partenaire autochtone « portable », il devient tentant de présenter un projet comme « appuyé par les Premières Nations » sans avoir réglé la question du consentement là où le béton sera coulé. C'est un scénario de division, et il ne servirait finalement ni les Innus, ni les Atikamekw.

Un contexte politique qui pousse dans le dos

Le timing n'est pas anodin. Ottawa a adopté en 2025 une loi visant à accélérer les « grands projets d'intérêt national », avec un bureau dédié et des échéanciers d'autorisation comprimés. Plusieurs organisations autochtones, dont l'Assemblée des Premières Nations, ont dénoncé une mécanique qui risque de reléguer le consentement au rang de formalité. Le message des dirigeants a été constant : la vitesse ne peut pas se payer avec nos droits.

Le Québec, pour sa part, a vu mourir le projet GNL Québec à Saguenay en 2021, rejeté à la fois par le gouvernement provincial et par Ottawa, notamment en raison de son bilan de gaz à effet de serre et de l'absence d'acceptabilité sociale. Le retour d'un projet de liquéfaction, cette fois sur la Côte-Nord, se fera donc devant une population, des groupes environnementaux et un appareil réglementaire qui ont déjà répété l'exercice.

À cela s'ajoute une donnée climatique incontournable : le Québec s'est doté de cibles de réduction d'émissions, et tout nouveau terminal exportateur ravive le débat sur les émissions en amont, sur le méthane fugitif et sur la compatibilité d'une infrastructure gazière d'une durée de vie de 30 ou 40 ans avec la trajectoire de carboneutralité pour 2050.

Ce que le dossier révèle du moment autochtone

Dans l'actualité de la semaine, d'autres signaux vont dans le même sens. CBC rapportait que deux Premières Nations Akaitcho, dans les Territoires du Nord-Ouest, ont vu leur appui à des projets d'infrastructure majeurs vaciller, l'une retirant carrément son soutien, faute d'une consultation jugée sérieuse et d'offres suffisantes. Le message est limpide : l'appui autochtone n'est plus acquis d'avance, il se négocie et il peut se retirer.

Parallèlement, les mêmes gouvernements qui promettent d'accélérer les mégaprojets peinent à livrer l'essentiel. L'Assemblée des Premières Nations chiffrait récemment à environ 19 milliards de dollars le déficit d'infrastructures scolaires dans les réserves, selon deux rapports relayés par CBC. Et APTN News faisait état du décès d'une femme de Fort Severn, en Ontario, après des rendez-vous médicaux manqués faute de transport couvert par le programme fédéral de santé non assurée. C'est ce contraste qui alimente la volonté de plusieurs communautés de prendre place dans les projets rentables : si l'État ne finance pas décemment les écoles et les déplacements médicaux, autant bâtir ses propres revenus.

Les questions qui restent ouvertes

À ce stade, plusieurs inconnues déterminantes demeurent. Quelle est la nature exacte de la participation de Kino Aski : actionnariat, contrats, redevances? Naftogaz serait-il acheteur, investisseur, ou les deux? Les conseils innus de la Côte-Nord ont-ils été informés avant la signature? Et surtout : le promoteur entend-il négocier des ententes avec les nations dont le territoire est directement visé, ou compter sur la présence d'un partenaire autochtone pour habiller son dossier?

Un protocole d'entente ne construit rien. Mais il façonne un récit. Et dans les mégaprojets énergétiques, le récit précède souvent le permis. Il vaudra la peine de suivre, dans les prochains mois, non pas les communiqués, mais les résolutions de conseils de bande, les avis de projet déposés au ministère de l'Environnement et les demandes de licence d'exportation. C'est là que l'on saura si l'on assiste à une nouvelle façon de faire des affaires avec les Premières Nations, ou à une nouvelle façon de contourner celles qui disent non.