Il y a quatre ans, Lanaudière était l'un des territoires les plus confortables de la carte électorale caquiste. En 2022, la Coalition avenir Québec y raflait la totalité des circonscriptions, souvent avec des écarts si larges que les soirées électorales se réglaient avant même la fin du dépouillement dans les bureaux de vote de la couronne nord. À trois semaines du scrutin du 5 octobre, le portrait n'a plus rien à voir.
Au terme de la deuxième semaine de campagne, Mon Joliette rapportait que les compilations de sondages du site Qc125 plaçaient la CAQ et le Parti québécois à égalité ou presque dans cinq des neuf circonscriptions de la région. Autrement dit : plus de la moitié du territoire lanaudois est redevenu incertain. Pour une région qui compte parmi les plus populeuses hors des grands centres — plus d'un demi-million d'habitants selon les données de l'Institut de la statistique du Québec —, c'est un bloc de sièges qui peut faire la différence entre un gouvernement majoritaire et une Assemblée nationale éclatée.
Le signal Lemay : quand les sortants regardent ailleurs
Le symptôme le plus parlant n'est peut-être pas dans les chiffres, mais dans les départs. Mathieu Lemay, député de Masson depuis 2018, vient d'être nommé directeur général d'Optonique, le regroupement de l'industrie québécoise de l'optique-photonique. L'annonce, relayée par Mon Joliette, confirme que l'ingénieur de formation tourne la page de la politique active avant même que les électeurs ne se prononcent.
Un départ n'est jamais anodin en fin de mandat, mais il s'inscrit dans une séquence plus large. Depuis 2024, la CAQ a vu défiler une longue liste de renoncements chez ses élus, un phénomène abondamment documenté par Radio-Canada et Le Devoir, et qui a touché aussi bien des ministres que des députés de première ligne. Dans une région comme Lanaudière, où plusieurs sièges avaient été gagnés en 2018 par des candidats peu connus portés par une vague, la perte de l'avantage du sortant coûte cher. Un député en poste depuis huit ans qui a fait ses classes dans les tournois de golf, les conseils municipaux et les salons du livre part avec un capital de reconnaissance que le nouveau venu doit rebâtir en cinq semaines.
La couronne nord, laboratoire des frustrations du quotidien
Pour comprendre le basculement, il faut regarder le sud de la région. Terrebonne, Mascouche, Repentigny, L'Assomption : c'est là que la croissance démographique a été la plus rapide au Québec au cours de la dernière décennie, avec des ménages jeunes, hypothéqués, dépendants de l'automobile, et dont le rapport à l'État se joue moins dans les débats constitutionnels que dans le temps passé à attendre — sur l'autoroute, à l'urgence, à la garderie.
La bretelle de l'autoroute 640 à Mascouche en est l'illustration presque caricaturale. Les travaux de la nouvelle sortie vers l'avenue de l'Esplanade sont enfin commencés, a confirmé le maire de Mascouche sur les réseaux sociaux, une information reprise par Mon Joliette. Le dossier traîne depuis des années; la Ville avait obtenu le feu vert du ministère des Transports et de la Mobilité durable avant de pouvoir lancer le chantier. Pour les automobilistes du secteur, cette bretelle n'est pas un détail technique : c'est la différence entre un accès fluide au pôle commercial et institutionnel et un détour quotidien. Le fait que la pelle mécanique arrive en pleine campagne électorale n'échappera à personne.
Même logique plus au nord, où la route 348 est complètement fermée à Saint-Félix-de-Valois — 2e rang de Ramsay — pour la réfection de neuf ponceaux et des opérations de rapiéçage entre la route 131 et le chemin de Saint-Gabriel, et ce jusqu'au 1er novembre. Dans la couronne nord, on parle de congestion; dans Lanaudière-Nord, on parle d'entretien d'un réseau routier vieillissant sur de longues distances. Ce sont deux visages du même enjeu : la mobilité comme test de compétence gouvernementale. Et l'accident impliquant un autobus scolaire sur la route 131, toujours à Saint-Félix-de-Valois, rappelle que la sécurité routière n'est jamais un enjeu abstrait dans les municipalités rurales.
Les bornes de paiement, ou la politique par mille coupures
L'autre irritant est arrivé par la petite porte, et il pourrait peser plus lourd que bien des engagements de plateforme. Des bornes de paiement seront installées dès la semaine prochaine dans les stationnements de plusieurs installations de Santé Québec Lanaudière : le Centre hospitalier de Lanaudière, le GMF-U du Nord de Lanaudière, le Pavillon de soins palliatifs et de fin de vie, ainsi que les centres d'hébergement Sylvie-Lespérance et Saint-Eusèbe.
Le dossier du stationnement hospitalier est un classique de la politique québécoise. En 2020, le gouvernement Legault avait fait de la gratuité des deux premières heures et du plafonnement des tarifs l'une de ses mesures les plus populaires, largement couverte à l'époque par La Presse et Radio-Canada. Voir aujourd'hui des bornes apparaître dans des stationnements où l'on se rend pour visiter un parent en fin de vie envoie un signal politique puissant, même si la mesure relève de la gestion locale et respecte les règles en vigueur. Dans une campagne où le coût de la vie domine les préoccupations, chaque nouveau frais devient un argument de vestibule — celui qu'on ressort sur le perron quand un candidat sonne à la porte.
Ajoutez à cela la pression sur l'urgence du Centre hospitalier de Lanaudière, régulièrement citée parmi les plus achalandées du Québec, et la question de l'accès aux services devient le terrain le plus défavorable pour un parti au pouvoir depuis 2018.
L'agriculture, angle mort devenu champ de bataille
Lanaudière n'est pas qu'une banlieue en expansion. C'est aussi un poids lourd agricole — maraîchage, grandes cultures, volaille, acériculture dans le nord — et les partis l'ont bien compris. Québec solidaire a promis une hausse de 210 millions de dollars par année du budget du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, annoncée par sa porte-parole Ruba Ghazal lors d'un passage à l'Union des producteurs agricoles, selon Mon Joliette. Le Parti libéral de Charles Milliard propose pour sa part de redistribuer 560 millions sur quatre ans, tandis que le PQ mise aussi sur le soutien financier, la relève et l'allègement administratif.
Parallèlement, les Éleveurs de volailles du Québec ont déposé cinq priorités aux partis, dont la protection de la gestion de l'offre dans les négociations commerciales — un enjeu devenu explosif avec le retour du protectionnisme américain. Dans les circonscriptions de Rousseau et de Berthier, où les fermes familiales structurent encore l'économie locale, ces engagements pèsent réellement.
Ce que la région gagne — ou perd — selon l'issue
À court terme, une région dont les sièges sont disputés obtient plus d'attention. C'est la mécanique la plus élémentaire du parlementarisme : les circonscriptions serrées reçoivent les visites de chefs, les annonces de projets et les enveloppes. Les cinq courses à l'issue incertaine garantissent à Lanaudière une présence dans l'agenda des autobus de campagne d'ici le 5 octobre.
À moyen terme, le calcul est plus incertain. Un caucus régional entièrement gouvernemental, comme depuis 2018, offre un accès direct au Conseil des ministres, mais il expose aussi la région à la discipline budgétaire : on ne réclame pas aussi fort quand on est du même côté. Une délégation partagée entre gouvernement et opposition change la dynamique : elle multiplie les voix critiques au Salon bleu, mais elle disperse le poids décisionnel.
Ce qui se joue dans Lanaudière dépasse donc l'arithmétique des sièges. La société civile régionale l'a bien senti : le Réseau des Femmes Élues de Lanaudière a réuni sept candidates de différentes formations lors de son 5 à 7 de la rentrée à Joliette, et la Table de concertation régionale des associations de personnes handicapées de Lanaudière a lancé, avec l'AQRIPH, une campagne de sensibilisation pour que les enjeux du handicap ne disparaissent pas du débat. Quand les courses sont serrées, les groupes organisés savent que leur voix porte davantage.
Reste la variable la plus imprévisible : la volatilité elle-même. Les projections de Qc125 sont des probabilités, non des prophéties, et les écarts de quelques points dans cinq circonscriptions peuvent basculer d'un bord ou de l'autre avec un débat des chefs réussi, une gaffe ou une simple différence de mobilisation le jour du vote. Dans la couronne nord, où le taux de participation est historiquement plus faible que dans les régions centrales, c'est peut-être là que tout se décidera.
