Trois cents millions d'euros. C'est la somme que le fabricant français de câbles Nexans a décidé d'engager pour son troisième navire câblier, baptisé « Electra », capable d'embarquer 13 500 tonnes de câbles. L'Usine Nouvelle rapporte que le patron du groupe estime être « loin devant la concurrence ». Vu de Montréal ou de Québec, on pourrait classer la nouvelle dans la case « industrie européenne ». Ce serait une erreur d'analyse.
Car ce navire, et les quelques dizaines de ses semblables qui existent dans le monde, constituent aujourd'hui l'un des maillons les plus rares de la chaîne mondiale de l'électrification. Et quand une ressource est rare, ce n'est plus l'acheteur qui dicte le calendrier. C'est le fournisseur.
Une flotte mondiale qui se compte sur les doigts
Le marché de la pose de câbles sous-marins de haute tension repose sur un club extrêmement fermé. Du côté des fabricants, quatre noms reviennent constamment dans les appels d'offres internationaux : l'italien Prysmian, le français Nexans, le sud-coréen LS Cable & System et le japonais Sumitomo Electric. S'y ajoutent des acteurs chinois en pleine montée, et une poignée de challengers européens.
Ces fabricants ne vendent pas seulement du cuivre et de l'aluminium isolés. Ils vendent un ensemble : la fabrication, le transport, la pose en mer, l'ensouillage, les jonctions. C'est ce modèle intégré qui explique pourquoi Nexans, Prysmian et leurs rivaux investissent des centaines de millions dans leurs propres navires. Prysmian a mis en service le « Leonardo da Vinci », un câblier capable de transporter plus de 17 000 tonnes de câbles, et a annoncé le développement d'une nouvelle unité, le « Monna Lisa ». Nexans exploite déjà l'« Aurora » et le « Skagerrak ». L'« Electra » vient compléter cet arsenal.
Pourquoi une telle course ? Parce que sans navire, un contrat de câble sous-marin n'est qu'une promesse. Un fabricant qui possède sa propre flotte peut garantir une date de pose. Celui qui doit louer un navire sur un marché saturé ne peut garantir qu'une intention.
La demande a explosé, l'offre suit à pas comptés
Le contexte explique tout. L'Agence internationale de l'énergie a répété dans ses travaux sur les réseaux électriques que les infrastructures de transport constituent le point faible de la transition : l'agence a évalué à des milliers de gigawatts la capacité de production propre en attente de raccordement dans le monde, faute de lignes disponibles. Son rapport phare sur les réseaux chiffrait à des dizaines de millions de kilomètres les lignes à construire ou rénover d'ici 2040, et estimait que les investissements dans les réseaux devaient pratiquement doubler.
À cela s'ajoute une demande spécifique aux câbles sous-marins, qui provient de trois sources qui se cannibalisent :
- L'éolien en mer européen, notamment en mer du Nord, en Allemagne, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Les projets d'export de courant continu à haute tension — les fameux « corridors » allemands de TenneT — ont été attribués par paquets de plusieurs milliards d'euros à Prysmian, Nexans et LS Cable.
- Les interconnexions entre pays, comme le Celtic Interconnector, le projet Viking Link, ou les liaisons envisagées entre l'Europe du Nord et le Royaume-Uni.
- Les câbles de télécommunications et les projets d'infrastructures numériques, qui utilisent en partie les mêmes chantiers navals et les mêmes équipages spécialisés.
Résultat : des carnets de commandes qui débordent. Nexans et Prysmian ont tous deux communiqué à répétition sur des portefeuilles de projets records dans leurs segments de haute tension, et sur des capacités de production essentiellement vendues pour plusieurs années. Ce n'est pas un problème de volonté industrielle. C'est un problème de temps : construire une usine de câbles haute tension et former les équipes prend des années, et construire un câblier aussi.
Ce que ça change pour Hydro-Québec
Hydro-Québec a annoncé en 2024 un plan d'action ambitieux prévoyant de l'ordre de 155 à 185 milliards de dollars d'investissements d'ici 2035, dont une part substantielle consacrée au réseau de transport et de distribution : de nouvelles lignes, des postes, de la fiabilité accrue, et le raccordement de milliers de mégawatts d'éolien.
La société d'État n'est pas un gros acheteur de câbles sous-marins de très haute tension — la majorité de son réseau est aérien. Mais elle est un acheteur massif de conducteurs, de transformateurs, de câbles souterrains, d'appareillage de poste. Et elle joue dans le même bassin de fournisseurs mondiaux que les Européens, les Américains et les Asiatiques.
C'est là que l'affaire de l'« Electra » devient instructive. Dans un marché où les fournisseurs sont peu nombreux et leurs carnets pleins, le rapport de force s'inverse. Le donneur d'ouvrage ne négocie plus un prix : il négocie une place dans une file. Les grands acheteurs européens de câbles ont compris cette logique et sont passés aux contrats-cadres pluriannuels, aux réservations de capacité payées d'avance, aux partenariats stratégiques de long terme. TenneT, le gestionnaire de réseau néerlando-allemand, a ainsi verrouillé des volumes gigantesques auprès de plusieurs fabricants simultanément, en signant très tôt.
Autrement dit : celui qui signe tard paie plus cher et attend plus longtemps. Pour Hydro-Québec, dont l'échéancier 2035 est serré et dont les projets éoliens dépendent de raccordements livrés à l'heure, la leçon est directe. La contrainte n'est pas seulement l'acceptabilité sociale ou le financement. C'est la disponibilité industrielle.
Les transformateurs : le même film, en pire
Le cas des câbles n'est pas isolé. Les grands transformateurs de puissance vivent une pénurie encore plus aiguë. Les délais de livraison, historiquement de l'ordre d'un an à deux ans, se sont allongés vers trois, quatre, parfois plus, selon les constats répétés du secteur nord-américain de l'électricité. Les prix ont bondi. Les fabricants — Hitachi Energy, Siemens Energy, GE Vernova, Prolec — ont annoncé des expansions d'usines, mais l'ajustement prend du temps.
Hitachi Energy a d'ailleurs annoncé des investissements importants dans ses capacités de transformateurs, incluant des installations en Amérique du Nord. Siemens Energy, de son côté, a multiplié les annonces d'agrandissement dans le réseau électrique, portée par un carnet de commandes historique. Ces signaux confirment la thèse : le secteur reconnaît que le goulot est chez lui, et il y répond — avec plusieurs années de retard sur la demande.
La fenêtre pour l'industrie québécoise
Ici se trouve l'angle mort, et l'occasion. Quand une industrie mondiale est en sous-capacité, tout nouvel entrant crédible trouve preneur. Le Québec a plusieurs cartes :
Les métaux. Le cuivre et l'aluminium sont la matière première de tout câble électrique. Le Québec produit de l'aluminium primaire à grande échelle, avec une empreinte carbone parmi les plus faibles au monde grâce à l'hydroélectricité. Dans un marché où les donneurs d'ouvrage européens intègrent de plus en plus des critères carbone à leurs appels d'offres, c'est un argument commercial concret, pas un slogan.
L'appareillage et les composants. Les chaînes d'approvisionnement des grands équipementiers cherchent activement de la capacité de sous-traitance : usinage de précision, structures, bobines, accessoires de jonction, isolants. Ce sont des créneaux accessibles à des PME manufacturières déjà outillées pour l'aéronautique ou le ferroviaire.
Les chantiers maritimes. Le Québec dispose d'une capacité navale réelle, notamment au chantier Davie à Lévis, qui s'est internationalisé avec des acquisitions en Finlande, dans le créneau des brise-glaces. Un câblier n'est pas un brise-glace, mais c'est un navire spécialisé complexe, et le savoir-faire en construction de navires techniques se transfère en partie. La demande mondiale pour des câbliers et des navires d'installation offshore reste, elle, structurellement supérieure à l'offre.
La main-d'œuvre spécialisée. Le véritable actif rare dans ce secteur, ce n'est pas l'acier : ce sont les jointeurs de câbles haute tension, les ingénieurs en courant continu, les techniciens d'essais diélectriques. Une stratégie de formation ciblée serait, à coût relativement modeste, un différenciateur durable.
Ce qu'il faut retenir
L'annonce de Nexans est un indicateur avancé. Un industriel n'immobilise pas 300 millions d'euros dans un navire sans avoir la conviction que la demande restera supérieure à l'offre pendant une décennie. C'est un pari sur la rareté.
Pour le Québec, deux conclusions s'imposent. La première est défensive : les grands plans d'électrification annoncés ici doivent intégrer la contrainte d'approvisionnement au même titre que le financement et les permis, sous peine de dérapages d'échéancier qui se compteront en années. La seconde est offensive : dans un marché mondial où la capacité industrielle est le facteur limitant, il y a de la place pour de nouveaux fournisseurs. Cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment — les usines et les navires en commande aujourd'hui entreront en service d'ici la fin de la décennie.
La transition énergétique ne se jouera pas seulement dans les salles de conseil et les assemblées législatives. Elle se joue aussi dans des cales de navires et des lignes d'extrusion de câbles, très loin d'ici, où quelqu'un d'autre décide de l'ordre de passage.
