La Côte-Nord vit ces jours-ci une contradiction qui mérite d'être nommée clairement. D'un côté, une ville de 25 000 habitants se dote d'un plan pour mieux accueillir ses familles et ses personnes âgées. De l'autre, le syndicat qui représente les employés de l'État en région redoute des coupes qui frapperaient précisément les bureaux d'où sortent les permis, les allocations et les services de première ligne. Les deux nouvelles ont circulé la même semaine sur les fils de Radio-Canada Côte-Nord. Elles racontent la même histoire vue de deux étages différents.
Une première politique, 20 ans après les autres
Sept-Îles vient d'adopter sa première politique de la famille et des aînés. Selon ce qu'a rapporté Radio-Canada, la vie communautaire, la mobilité active et l'aménagement durable guideront désormais les décisions municipales. Trois chantiers qui touchent au quotidien : des trottoirs déneigés et praticables, des parcs qui servent réellement, du logement pensé pour des ménages avec enfants comme pour des personnes de 80 ans qui veulent rester chez elles.
Il faut mesurer le retard. Le programme québécois Municipalité amie des aînés existe depuis 2009 et a accompagné plus de 1 000 municipalités et MRC dans l'élaboration de telles politiques. Les politiques familiales municipales, elles, sont soutenues par le ministère de la Famille depuis les années 2000. Autrement dit, Sept-Îles arrive tard à une table déjà bien garnie — ce qui n'enlève rien à la pertinence de l'exercice, mais en dit long sur la capacité d'une administration régionale à dégager du temps et du personnel pour la planification quand elle gère déjà un aéroport, un port, un réseau d'aqueduc vieillissant et un territoire immense.
La démographie, elle, n'attend pas. L'Institut de la statistique du Québec documente depuis des années le déclin de la Côte-Nord : la région perd des habitants, et ceux qui restent vieillissent plus vite que la moyenne québécoise. Les jeunes adultes partent étudier et ne reviennent pas tous. Dans ce contexte, une politique familiale n'est pas un luxe protocolaire, c'est une tentative de retenir du monde.
Le problème : une ville ne délivre pas de permis de conduire
Voilà où le bât blesse. Une politique familiale municipale peut aménager une piste cyclable, subventionner un club de soccer, revoir un règlement de zonage pour permettre des logements intergénérationnels. Elle ne peut pas embaucher un orthophoniste. Elle ne peut pas traiter une demande d'aide sociale. Elle ne peut pas inspecter un chantier, renouveler un permis de chasse, verser une allocation famille ni accompagner un travailleur accidenté.
Tout ça, c'est l'État québécois. Et c'est précisément là que le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec sonne l'alarme. Radio-Canada rapportait cette semaine que la crainte des coupes grandit en région, le SFPQ redoutant l'impact des réductions possibles sur les services aux citoyens. Le syndicat représente notamment les employés de bureau, les techniciens et les ouvriers de plusieurs ministères — Transports, Emploi et Solidarité sociale, Ressources naturelles, Environnement — dont les bureaux régionaux se trouvent à Baie-Comeau et à Sept-Îles.
Le contexte budgétaire est documenté. Le gouvernement du Québec a inscrit dans son plan financier une cible de réduction de la croissance des dépenses, et le président du Conseil du trésor a multiplié les signaux sur la nécessité de « faire mieux avec moins » dans l'appareil d'État. Le nombre de postes dans la fonction publique a fait l'objet d'un gel d'embauche et d'attrition planifiée. À l'échelle de Montréal ou de Québec, une coupe de 5 % dans un ministère se dilue dans un bassin de milliers d'employés. À Baie-Comeau, un bureau régional peut compter une dizaine de personnes. Trois départs non remplacés, et c'est un service qui ferme ou qui se replie sur une ligne téléphonique centralisée.
Deux pertes pour le prix d'une
C'est ici que la logique régionale diffère radicalement de la logique comptable. Dans une région ressource, un poste de fonctionnaire n'est pas seulement une dépense inscrite au budget : c'est un salaire de classe moyenne, stable, indexé, dépensé localement. C'est une hypothèque à Baie-Comeau, des enfants dans une école de Sept-Îles, un abonnement au centre sportif, des taxes municipales versées.
Quand un poste disparaît, la région perd deux fois. Elle perd le service — le citoyen doit désormais appeler un centre d'appels à Québec, attendre, expliquer sa réalité géographique à quelqu'un qui ne la connaît pas. Et elle perd le revenu — une famille de moins, un logement qui se vide, un commerce qui vend un panier d'épicerie de moins par semaine. Dans une région dont l'économie repose sur l'aluminium, le fer, la forêt et l'hydroélectricité, l'emploi public est l'un des rares contrepoids stables aux cycles des matières premières.
Et aucune politique familiale municipale n'a le moindre levier là-dessus. Sept-Îles peut écrire « mobilité active » dans tous ses plans d'action : elle ne décide pas si le bureau de Services Québec de sa rue reste ouvert.
Le visage humain du décalage
Un reportage de Radio-Canada a mis un nom sur cette arithmétique. Christina Thibault-Mercier a déménagé à Québec il y a quelques semaines avec ses enfants pour que sa fille Océane, atteinte d'un trouble du langage, obtienne un suivi convenable. Son conjoint est resté à Port-Cartier pour garder son emploi. Une famille coupée en deux par une liste d'attente.
Aucun règlement municipal ne répare ça. Aucun comité famille-aînés ne génère un orthophoniste. Ce dossier relève du réseau de la santé et des services sociaux, donc de l'État — et illustre ce que signifie concrètement « manque de services » quand on habite à 900 kilomètres de la capitale. Ce cas relève de Santé Québec plutôt que du SFPQ, mais la mécanique est identique : la centralisation et la rareté des effectifs se paient en déplacements, en ruptures familiales et, au bout du compte, en départs définitifs.
Une campagne électorale qui parle d'autre chose
Tout ça se déroule pendant une campagne provinciale. Radio-Canada a entamé une série de portraits de candidats dans Duplessis, dont celui de Jani Bellefleur-Kaltush, candidate de Québec solidaire. Duplessis et René-Lévesque sont deux circonscriptions où la question de la présence de l'État en région n'est pas théorique : elle détermine si une famille reste ou part.
Le débat public régional, lui, s'attarde volontiers aux grands projets. Radio-Canada rapportait que Naftogaz Group, géant énergétique ukrainien, et l'entreprise atikamekw Kino Aski ont signé un protocole d'entente autour du projet de gaz naturel liquéfié à Baie-Comeau. Le pont sur le Saguenay revient aussi périodiquement, même si le maire de Tadoussac, selon le même média, pose un regard nuancé et n'en fait pas sa priorité.
Ces projets sont légitimes. Mais ils partagent un défaut : ils appartiennent au futur conditionnel. Un protocole d'entente n'est pas une usine. Une étude d'opportunité n'est pas un pont. Pendant qu'on en débat, un bureau régional peut fermer sans qu'aucune conférence de presse ne l'annonce. Les coupes dans la fonction publique ne font pas de première pelletée de terre; elles se font par attrition, par non-remplacement, par réorganisation administrative.
Ce qu'il faudrait surveiller
Trois indicateurs valent la peine d'être suivis dans les prochains mois. D'abord, le plan d'action qui accompagnera la politique de Sept-Îles : une politique sans budget ni échéancier reste un document. Ensuite, les effectifs réels des bureaux régionaux des ministères sur la Côte-Nord — donnée que le Secrétariat du Conseil du trésor publie annuellement et qu'il sera possible de comparer. Enfin, les engagements des partis en campagne sur la présence physique de l'État en région, au-delà des promesses de « virage numérique ».
Parce que la vraie question n'est pas de savoir si Sept-Îles a raison de vouloir des quartiers marchables et une vie communautaire vivante. Elle a raison. La question est de savoir si une municipalité peut tenir seule la promesse d'un milieu de vie complet quand le palier au-dessus d'elle réduit sa propre empreinte. La réponse, pour l'instant, ressemble beaucoup à non.
