Chaudière-Appalaches

Milliards promis à l'agriculture : la Chaudière-Appalaches, juge de paix d'une campagne où l'on parle surtout d'épicerie

Québec solidaire promet 210 M$ par année au MAPAQ, le PLQ 560 M$ sur quatre ans, le PQ y va de ses engagements. Dans la région la plus agricole du Québec, les candidats parlent d'abord de coût de la vie.

La campagne électorale provinciale a pris, cette semaine, une tournure agricole soudaine. En moins de 48 heures, trois formations politiques ont déposé sur la table des engagements chiffrés pour le secteur, pendant que les Éleveurs de volailles du Québec publiaient leur liste de priorités. Or, s'il existe un endroit au Québec où ces promesses seront jugées non pas sur leur montant, mais sur ce qu'elles changent au quotidien dans une étable ou un poulailler, c'est bien en Chaudière-Appalaches.

Ce qui a été promis, en trois jours

Selon ce qu'a rapporté Ma Beauce, la porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, s'est rendue jeudi à l'Union des producteurs agricoles pour annoncer une bonification de 210 millions de dollars par année du budget du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ), présentée comme un levier de souveraineté alimentaire et structurée autour de trois axes d'intervention.

La veille, le Parti libéral du Québec de Charles Milliard et le Parti québécois avaient dévoilé leurs propres plateformes agricoles. Le PLQ mise sur une redistribution de 560 millions de dollars sur quatre ans; le PQ, sur un accroissement du soutien financier aux producteurs. Les deux partis convergent par ailleurs sur deux thèmes que les agriculteurs répètent depuis des années : l'appui à la relève et l'allègement du fardeau administratif.

Ce dernier point n'est pas anecdotique. Le rapport de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois — le rapport Pronovost, déposé en 2008 — dénonçait déjà la lourdeur bureaucratique et l'empilement des programmes. Dix-huit ans plus tard, les mêmes constats reviennent dans les mêmes mots. C'est le premier test de crédibilité de ces plateformes : promettre des sommes est facile, simplifier un appareil administratif l'est beaucoup moins.

Cinq priorités pour la volaille, et un mot qui revient : gestion de l'offre

Les Éleveurs de volailles du Québec ont profité de la campagne pour placer cinq demandes devant les partis. En tête de liste : la protection de la gestion de l'offre dans les négociations commerciales. Suit l'adaptation du mécanisme de remboursement — un enjeu technique, mais central pour la rentabilité des fermes de poulet et de dindon.

La gestion de l'offre, ce système qui encadre la production, les prix et les importations dans le lait, les œufs et la volaille, n'est pas un détail idéologique ici. C'est l'architecture économique d'une bonne partie du tissu rural de Chaudière-Appalaches. Le Parlement fédéral a d'ailleurs adopté en 2024 la loi C-282, qui interdit au gouvernement du Canada de consentir de nouvelles concessions sur ces secteurs dans les futurs accords commerciaux. Un rempart législatif, mais qui n'immunise ni contre les pressions américaines, ni contre les tarifs.

Car le contexte a changé. La guerre commerciale avec les États-Unis s'intensifie, comme l'a rapporté Ma Beauce en relayant les propos du premier ministre Mark Carney, qui affirme avoir discuté « à quelques reprises » avec Donald Trump ces derniers jours. Pour la Chaudière-Appalaches, ce n'est pas de la géopolitique abstraite : c'est le prix de l'aluminium dans les équipements, le coût des moulées, l'accès du porc québécois aux marchés d'exportation.

Pourquoi la région est l'arbitre naturel de ce débat

Les chiffres du portrait régional du MAPAQ et de Statistique Canada placent la Chaudière-Appalaches parmi les toutes premières régions agricoles du Québec, avec plus de 4 000 exploitations et une place dominante dans la production porcine, avicole et laitière. La Beauce concentre à elle seule une part majeure de l'élevage porcin québécois. Le comté de Bellechasse et la MRC de Lotbinière ajoutent les œufs, la volaille et le lait. Autrement dit : trois des quatre grandes filières sous gestion de l'offre, plus le porc — le seul secteur majeur qui n'en bénéficie pas et qui a encaissé, ces dernières années, la restructuration d'Olymel et la fermeture d'abattoirs.

Cette combinaison fait de la région un laboratoire cruel. Une promesse qui protège la gestion de l'offre rassure les producteurs d'œufs de Bellechasse et les éleveurs de volaille de Lotbinière, mais ne règle rien pour un naisseur-finisseur de Saint-Elzéar exposé aux marchés mondiaux. Une enveloppe de 560 M$ sur quatre ans, répartie sur l'ensemble du Québec et de ses filières, se dilue vite quand on la ramène à l'échelle d'une entreprise familiale endettée qui cherche à transférer ses actifs à la génération suivante.

Le décalage : sur le terrain, on parle d'épicerie

Il y a une ironie dans le calendrier. Le même jour où Québec solidaire annonçait ses 210 M$, Ma Beauce publiait une entrevue du candidat caquiste dans Beauce-Nord, Philippe Simard, accordée aux ondes d'Arsenal Media. Son constat, partagé selon lui par ses adversaires : le coût de la vie est « le principal enjeu soulevé par les citoyens » de la circonscription.

On peut y voir une contradiction. On peut aussi y voir la même conversation vue de deux côtés du comptoir. Dans Beauce-Nord, Beauce-Sud, Bellechasse et Lotbinière-Frontenac, l'agriculture est l'économie du coût de la vie : elle fixe les revenus des familles, elle alimente les usines de transformation qui emploient des milliers de personnes, elle détermine si le rang reste habité. Un producteur laitier de Sainte-Marie qui s'inquiète de son prix de vente et un employé d'abattoir qui s'inquiète de son panier d'épicerie discutent, sans le savoir, du même dossier.

Le problème, c'est que les plateformes agricoles parlent rarement cette langue-là. Elles parlent d'enveloppes, de programmes et d'axes d'intervention. Les électeurs, eux, parlent de loyers, d'essence et de factures d'Hydro.

Le retrait des services de proximité, angle mort des plateformes

Il y a un autre élément que les chiffres annoncés cette semaine n'abordent pas frontalement : l'effritement des services dans les municipalités agricoles. Bureaux régionaux du MAPAQ amaigris, services vétérinaires de grands animaux difficiles à recruter, agronomes-conseils débordés, distances qui s'allongent pour un service de base. La Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal et le gouvernement ont dû mettre sur pied des mesures d'incitation pour attirer des vétérinaires en région, signe que la pénurie est réelle.

Or la gestion de l'offre ne protège pas contre l'absence d'un vétérinaire à trois heures d'avis quand un troupeau va mal. Une enveloppe de 210 M$ au MAPAQ pourrait, en théorie, financer ces services de première ligne; encore faut-il que ce soit explicitement prévu, et non absorbé par des programmes d'aide à l'investissement. C'est là que la lecture attentive des plateformes compte plus que les manchettes.

Ce qu'il faudra surveiller d'ici le scrutin

Trois questions permettront de séparer les engagements sérieux des annonces de campagne.

D'abord, la récurrence. Un montant annuel récurrent — comme les 210 M$ de Québec solidaire — n'a pas la même valeur qu'une somme étalée sur quatre ans, qui peut recycler des budgets existants. La formulation « redistribuer » employée par le PLQ mérite une clarification : s'agit-il d'argent neuf ou d'un réaménagement?

Ensuite, la cible. Les fonds iront-ils à La Financière agricole, aux programmes de gestion des risques, à la relève, à l'environnement, aux services de proximité? Chaque choix crée des gagnants différents dans une région aussi diversifiée que la Chaudière-Appalaches.

Enfin, la cohérence commerciale. Défendre la gestion de l'offre est devenu un consensus obligé. Mais la vraie question, dans un contexte de tarifs américains, c'est de savoir ce que chaque parti propose pour le porc et le bœuf, qui n'y sont pas et qui pèsent lourd en Beauce.

D'autres secteurs ont compris l'exercice. Ma Beauce rapportait cette semaine que l'organisme Culture Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches réclame des « engagements concrets », déplorant le peu de substance des promesses depuis le début de la campagne. Le monde agricole régional aurait intérêt à poser la même exigence, avec la même précision. Parce qu'entre 210 M$, 560 M$ et des engagements péquistes encore à détailler, la région qui produit le plus a aussi le plus à perdre d'un mauvais arbitrage.