Un exode qui s'accélère, et que tout le monde observe
Le 11 septembre, Inside Higher Ed publiait, en reprenant un reportage de Times Higher Education, un constat qui circule depuis des mois dans les corridors des grandes universités de recherche : des scientifiques chinois de premier plan mènent un exode désormais mesurable hors des campus américains. Les motifs invoqués sont convergents : incertitude sur le financement fédéral de la recherche, surveillance accrue des collaborations avec la Chine, climat de suspicion qui pèse sur les demandes de visa, les subventions et même les cosignatures d'articles.
Ce n'est pas un phénomène neuf. Depuis l'initiative américaine dite « China Initiative », lancée en 2018 et officiellement abandonnée en 2022, plusieurs travaux bibliométriques ont documenté une hausse marquée des départs de chercheurs d'origine chinoise établis aux États-Unis, et un effet dissuasif sur les collaborations sino-américaines. Ce qui change en 2026, c'est la nature des partants. Il ne s'agit plus seulement de postdoctorants ou de jeunes professeurs en début de carrière, mais de titulaires de chaires, de chefs de laboratoire, de gens qui déménagent avec leur équipe, leurs brevets et leur carnet d'adresses.
Ce genre de mouvement ne se répète pas souvent. Quand une puissance scientifique se met à repousser une partie de ses talents, les autres se placent. La question, pour la rubrique éducation au Québec, est simple : qui se place, et où sommes-nous dans la file?
Qui recrute pendant que nous réfléchissons
La Chine, d'abord, et c'est l'évidence. Les programmes de rapatriement de talents chinois, avec salaires, laboratoires clés en main et financement de démarrage, ont été considérablement bonifiés. Une partie des départs américains ne va donc pas « sur le marché » : ils rentrent.
Mais l'autre partie, oui. Et là, l'Europe a été rapide. La Commission européenne a annoncé au printemps 2025 une initiative d'attraction de chercheurs internationaux — la fameuse opération « Choose Europe for Science » — avec des enveloppes bonifiées et des mesures d'installation accélérées. La France a lancé ses propres dispositifs d'accueil, l'Allemagne a musclé ses programmes de chaires, et plusieurs universités asiatiques — à Hong Kong, à Singapour, en Corée du Sud — font du démarchage direct, parfois par courriel, auprès de laboratoires américains identifiés nommément.
Le Canada, lui, a des outils. Il ne les a pas tous mis sur la table.
Les leviers réels dont dispose le Québec
Premier levier : les Chaires de recherche du Canada, un programme fédéral qui finance environ 2 300 chaires à travers le pays et qui constitue le principal instrument de recrutement de professeurs-chercheurs au Canada. Une chaire de niveau 1 procure un financement substantiel sur sept ans, renouvelable. C'est l'argument le plus concret qu'une université québécoise peut poser devant un chercheur établi. Deux limites, cependant : les allocations de chaires sont réparties selon la performance historique des établissements dans les concours des trois organismes fédéraux, et les exigences d'équité, de diversité et d'inclusion du programme encadrent étroitement les nominations. On ne peut pas simplement « acheter » cinq vedettes en six mois.
Deuxième levier : les Fonds de recherche du Québec, réunis depuis la réforme de 2024 sous un scientifique en chef commun. Le FRQ dispose de programmes de soutien à la relève professorale et d'appuis à l'infrastructure de recherche, mais son coffre reste d'un ordre de grandeur inférieur aux organismes fédéraux. Le FRQ peut compléter une offre; il ne peut pas la porter seul.
Troisième levier, plus prosaïque mais souvent décisif : les délais d'immigration. Un chercheur qui quitte un poste américain veut déménager en quelques mois, pas en deux ans. Le Canada possède des voies rapides — le volet des travailleurs hautement qualifiés, les dispenses de permis de travail pour certains chercheurs, le Programme des candidats — mais le Québec a son propre système de sélection, avec le Certificat d'acceptation du Québec et le Programme de sélection des travailleurs qualifiés, ce qui ajoute une étape et des délais. À cela s'ajoute un élément de contexte majeur : Québec a réduit ses seuils d'immigration temporaire et permanente, et cette compression touche aussi, par ricochet, les chercheurs et leurs familles. Un physicien qui hésite entre Montréal, Munich et Singapour ne lit pas les nuances de nos catégories administratives : il regarde combien de mois avant que son conjoint puisse travailler et ses enfants entrer à l'école.
L'angle mort : on recrute des professeurs, pas des solitaires
Voilà le nœud du problème. Un chercheur de calibre international ne vient pas seul. Il vient avec l'attente de recruter des doctorants et des postdoctorants, souvent internationaux, souvent de son réseau d'origine.
Or c'est précisément là que la chaîne québécoise craque. Ottawa a imposé depuis 2024 des plafonds sur les permis d'études, avec des baisses successives des cibles nationales; le Québec, de son côté, a resserré l'admission d'étudiants internationaux, notamment par des mesures touchant certains programmes et par la hausse des droits de scolarité pour les étudiants canadiens hors Québec et internationaux dans les universités anglophones, contestée en cour par McGill et Concordia. Les doctorants échappent partiellement aux plafonds fédéraux, mais l'effet de signal, lui, ne fait pas de distinction : dans les forums et les groupes de discussion où circulent les conseils de migration académique, le Canada est passé du statut de destination accueillante à celui de destination incertaine.
On ne peut pas attirer des chefs de laboratoire tout en compliquant l'entrée de ceux qui remplissent les laboratoires.
Le financement de base, cette conversation qu'on n'a pas
Il faut aussi nommer l'évidence budgétaire. Le réseau universitaire québécois traverse une période de compressions : plusieurs établissements ont déposé des budgets déficitaires, imposé des gels d'embauche, réduit des charges de cours, suspendu des programmes. Dans ce contexte, l'ouverture d'un poste de professeur — et à plus forte raison d'une chaire avec espace de laboratoire, personnel technique et fonds de démarrage — n'est plus une décision de recrutement, c'est une décision politique interne.
C'est le paradoxe cruel du moment : la fenêtre s'ouvre au pire moment de notre cycle financier. Pendant que le Bureau de coopération interuniversitaire plaide pour un rehaussement du financement de base, les doyens qui reçoivent des candidatures spontanées de chercheurs américains n'ont souvent rien à offrir. Et cela se sait vite.
Ajoutons le contexte électoral. Une année de scrutin provincial est rarement propice au lancement d'une stratégie d'attraction de chercheurs étrangers, un sujet qui n'a pas de base électorale évidente et qui se prête mal aux slogans. Pendant que l'enjeu attend, l'Europe signe des contrats.
Ce qu'une vraie stratégie ressemblerait
Les ingrédients ne sont pas mystérieux. Une enveloppe québécoise dédiée au recrutement de chercheurs internationaux, cumulable avec les chaires fédérales, avec un guichet unique pour l'immigration des chercheurs et de leur famille — traitement en semaines, pas en trimestres. Un fonds de démarrage de laboratoire, parce que les équipements coûtent plus cher que les salaires. Une exemption claire et publique des étudiants aux cycles supérieurs de toute mesure de plafonnement, pour que le message soit lisible à l'étranger. Et une prudence assumée : le contexte américain a montré que la sécurité de la recherche et la liberté académique doivent être encadrées par des règles claires et prévisibles, plutôt que par le soupçon rétroactif.
Rien de tout cela n'est exotique. Ce sont, à peu de choses près, les mesures que d'autres ont déjà annoncées. Le Québec a les universités, les coûts d'installation compétitifs, une qualité de vie réelle et une tradition d'accueil scientifique. Ce qui manque, c'est une décision.
Les fenêtres de recrutement de cette ampleur s'ouvrent une fois par génération. Celle-ci ne restera pas ouverte longtemps.
