Abitibi-Témiscamingue

Obstétrique à Val-d'Or : quand accoucher devient une question de kilomètres

Une rupture de service en obstétrique à l'hôpital de Val-d'Or force la mise en place d'un corridor vers Rouyn-Noranda et Amos. Un rappel brutal de la fragilité du réseau régional.

En Abitibi-Témiscamingue, la naissance d'un enfant se mesure de plus en plus en kilomètres d'asphalte. Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue a rapporté cette semaine une rupture de service en obstétrique à l'hôpital de Val-d'Or, avec la mise en place d'un corridor de services vers les hôpitaux de Rouyn-Noranda et d'Amos. Pour les familles de la Vallée-de-l'Or, cela signifie qu'un accouchement prévu à quinze minutes de la maison peut désormais se dérouler à une centaine de kilomètres de là.

Le mot « corridor » a quelque chose de rassurant, presque technique. Il décrit une entente entre établissements pour rediriger une clientèle vers un autre point de service lorsque le premier ne peut plus l'accueillir. Dans les faits, pour une femme en fin de grossesse, il décrit une route : la 117 vers Rouyn-Noranda, la 111 vers Amos. Deux trajets d'environ une heure à une heure et quart en conditions normales. En novembre, sur une chaussée glacée, à trois heures du matin, la notion de « conditions normales » devient élastique.

Un réseau qui tient sur quelques signatures

Ce qui frappe, dans ce dossier, ce n'est pas tant l'événement que sa mécanique. Un service d'obstétrique dans un hôpital régional ne repose pas sur des dizaines de professionnels interchangeables. Il repose sur une poignée de médecins de famille avec compétence en obstétrique, parfois un ou deux spécialistes, des anesthésistes disponibles pour une césarienne d'urgence, et des infirmières formées en périnatalité. Retirez deux ou trois noms de la liste de garde — un congé de maladie, un départ à la retraite, une démission, un arrêt de travail — et la couverture 24/7 devient arithmétiquement impossible.

C'est la définition même d'un réseau fragile : il fonctionne, jusqu'au jour où il ne fonctionne plus, sans transition. Et le point de bascule n'est pas une décision politique, c'est une feuille de garde incomplète.

L'Abitibi-Témiscamingue connaît ce scénario. Depuis plusieurs années, les services d'obstétrique et d'urgence des cinq hôpitaux du territoire — Val-d'Or, Rouyn-Noranda, Amos, La Sarre et Ville-Marie — ont connu des périodes de fragilité, des réductions d'heures ou des redirections temporaires. Chaque fois, la même logique s'applique : on transfère la clientèle vers l'établissement voisin, en espérant que celui-ci tienne le coup. Le corridor de services est une soupape, pas une solution.

L'effet domino des distances

Le problème du corridor, c'est qu'il additionne les pressions plutôt que de les répartir. Si l'obstétrique de Val-d'Or redirige vers Rouyn-Noranda et Amos, ces deux établissements absorbent une clientèle supplémentaire avec les mêmes effectifs. Les équipes déjà sollicitées voient leur charge augmenter. Et dans un système où l'épuisement professionnel est l'une des principales causes de départ, l'ajout de volume sur une équipe fatiguée est rarement neutre.

Pour les familles, les conséquences sont concrètes et peu médiatisées : hébergement à prévoir près de l'hôpital d'accueil, congés à négocier pour le conjoint, garde des enfants plus vieux à organiser, frais de déplacement, incertitude sur le moment du départ. Les femmes vivant en communauté autochtone ou dans les municipalités éloignées de la Vallée-de-l'Or — pensons aux secteurs situés à l'est et au nord de Val-d'Or — voient leur trajet s'allonger d'autant. Pour elles, le corridor ne fait pas une heure de route, il en fait deux ou trois.

S'ajoute une dimension moins quantifiable : le suivi de grossesse. Une femme qui a bâti un lien de confiance avec une équipe pendant huit mois et qui apprend, en fin de parcours, qu'elle accouchera ailleurs avec des visages inconnus, vit une rupture qui n'est pas seulement logistique.

Le même fil de fragilité, ailleurs dans la région

Le plus révélateur, c'est que cette logique du « on comble avec ce qu'on a » ne se limite pas au réseau de la santé. Radio-Canada rapportait, quelques jours plus tôt, que des directions d'école du Centre de services scolaire de Rouyn-Noranda sont parfois appelées en renfort dans les services de garde scolaires, faute d'éducatrices en nombre suffisant. Le CSS assure faire tout ce qu'il peut pour respecter les ratios réglementaires.

Deux secteurs, deux ministères, une même équation. Dans les deux cas, un service essentiel repose sur un effectif minimal. Dans les deux cas, la solution d'urgence consiste à faire assumer la tâche par quelqu'un dont ce n'est pas le poste : une direction d'école dans un local de service de garde, une équipe d'obstétrique voisine qui reçoit la clientèle d'une ville de 30 000 habitants. Dans les deux cas, la mesure est présentée comme temporaire.

Et dans les deux cas, la racine est la même : l'attractivité des régions ressources. On ne recrute pas une infirmière en périnatalité ou une éducatrice en service de garde uniquement avec une offre d'emploi. Il faut un logement disponible, une place en garderie pour ses propres enfants, un emploi pour le conjoint, un médecin de famille. Quand l'un de ces maillons manque, la candidature ne se matérialise pas. C'est ce que les acteurs du développement régional appellent depuis longtemps le problème de l'écosystème, par opposition au problème de poste.

Ce que ça change

La création de Santé Québec, entrée en fonction en 2024, devait notamment permettre une gestion plus souple de la main-d'œuvre et une meilleure coordination entre établissements. Les ruptures de service de l'été et de l'automne 2025 en région rappellent que la réorganisation administrative ne crée pas de professionnels là où il n'y en a pas. Un corridor bien géré évite le pire — personne n'accouche sans encadrement — mais il ne remplace pas un service de proximité.

La question qui se pose maintenant est celle de la durée. Une rupture de quelques semaines est un accident de parcours; une rupture qui se prolonge devient une transformation de l'offre de services, avec un effet d'entraînement redoutable : les professionnels qui restent pratiquent moins, perdent leur volume clinique, et le retour à la normale devient plus difficile à justifier. C'est le mécanisme qui a conduit, ailleurs au Québec, à la fermeture définitive de départements d'obstétrique régionaux.

Pour l'instant, les familles de Val-d'Or attendent des dates. Elles attendent de savoir si le corridor sera levé avant les fêtes, si les postes en cause seront pourvus, et si quelqu'un, quelque part, tient un registre des naissances survenues sur la route entre Val-d'Or et Rouyn-Noranda. Parce que c'est aussi comme ça qu'on mesure, en région, la solidité d'un réseau : non pas au nombre de lits, mais au nombre de kilomètres qu'il faut faire pour y accéder.