Deux images de la campagne, la même semaine
La même semaine, deux nouvelles venues du Bas-Saint-Laurent résument assez bien le fossé qui peut séparer la politique telle qu'elle se joue à l'échelle nationale et la politique telle qu'elle se vit dans une région de 200 000 habitants.
D'un côté, Radio-Canada rapportait que le Parti libéral du Québec a désigné un nouveau candidat dans la circonscription de Rimouski : Michel Bienvenu, un résident de la Rive-Sud de Montréal. Le Journal Le Soir, lui, n'a pas cherché de détour et a parlé sans ambages d'un « candidat poteau » pour représenter la formation dans Rimouski en vue du scrutin du 5 octobre.
De l'autre côté, à une centaine de kilomètres vers l'ouest, le Journal l'Horizon relatait la sortie de la candidate du Parti québécois dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, Ariane Boyer, qui a choisi de bâtir sa campagne sur un thème résolument terrain : la façon dont se prennent les décisions dans le réseau de la santé, avec en trame de fond des mois d'incertitude autour de l'avenir des urgences de Pohénégamook et de Trois-Pistoles.
D'un bord, une candidature symbolique. De l'autre, une candidature qui s'accroche à un service de proximité. Entre les deux, un électorat qui, lui, devra trancher dans trois semaines.
Ce que veut dire « poteau », au juste
Le terme n'est pas une insulte inventée par les médias régionaux : il fait partie du vocabulaire courant de la vie politique québécoise. Un « poteau », c'est une personne qui accepte de figurer sur le bulletin de vote pour qu'un parti puisse présenter une liste complète dans les 125 circonscriptions, sans mener de véritable campagne locale. Cela permet à la formation d'exister partout sur le bulletin — et, accessoirement, de récolter les votes de fidélité et le financement public qui suit le pourcentage obtenu.
Ce n'est pas illégal, ce n'est même pas rare. Tous les partis l'ont fait, dans toutes les régions, y compris dans l'est du Québec. Mais le geste porte un message, qu'on le veuille ou non : il dit à une circonscription qu'elle n'est pas, cette fois-ci, un terrain de bataille.
Or Rimouski n'est pas une circonscription anodine. C'est la ville-centre du Bas-Saint-Laurent, siège de l'Université du Québec à Rimouski, de l'Institut maritime, d'un centre hospitalier régional et d'une bonne partie de l'appareil administratif régional. C'est aussi une circonscription à l'histoire politique dense : longtemps péquiste, elle est passée au Parti québécois avec Harold LeBel, avant de basculer du côté de la Coalition avenir Québec en 2018 et en 2022, lors de la vague caquiste qui a déferlé sur l'est du Québec.
Pour le PLQ, la région n'est pas un terreau récent de succès. Le parti n'y a plus d'ancrage électoral significatif depuis une décennie, et sa reconstruction a d'abord été pensée ailleurs. Le choix d'un candidat qui habite la Rive-Sud de Montréal confirme donc moins une stratégie qu'une réalité : celle d'un parti qui n'a pas réussi, dans les délais, à trouver quelqu'un du cru prêt à porter ses couleurs.
Pourquoi ça compte, dans une région comme celle-ci
On pourrait balayer l'affaire d'un revers de main : un candidat de plus ou de moins, dans une circonscription où le vote est joué, cela ne changera pas le résultat. C'est probablement vrai sur le plan arithmétique. Ça l'est beaucoup moins sur le plan démocratique.
Une campagne, dans une région, ce n'est pas seulement un pointage. C'est un moment où les enjeux locaux remontent à la surface et où les candidats sont sommés de se prononcer publiquement : sur les urgences, sur le transport interurbain, sur le logement, sur l'éolien, sur la forêt, sur le déficit de main-d'œuvre en santé. Chaque débat des candidats, chaque entrevue en radio du matin, chaque table ronde en chambre de commerce est une occasion de faire dire quelque chose de précis à quelqu'un qui pourrait se retrouver à l'Assemblée nationale.
Quand un parti majeur déserte ce forum, c'est une voix de moins dans la conversation régionale. Et, pour les électeurs qui ne se reconnaissent ni dans le gouvernement sortant ni dans les autres options, c'est un vote qui perd sa valeur d'expression.
Ariane Boyer et la gouvernance de proximité
À l'autre extrémité du spectre, la candidature d'Ariane Boyer illustre la logique inverse : partir d'un dossier vécu et en faire un argument politique.
Selon le Journal l'Horizon, la candidate péquiste dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques propose de redonner davantage d'autonomie aux établissements et plus de latitude aux équipes locales, plutôt que de laisser les grandes orientations se décider loin du territoire. La cible est claire : la centralisation du réseau, accélérée par la création de Santé Québec, l'agence qui gère depuis 2024 l'ensemble des opérations du réseau de la santé et des services sociaux.
C'est un argument qui trouve un écho particulier au Témiscouata et dans Les Basques. L'avenir des urgences de Pohénégamook et de Trois-Pistoles est un dossier qui traîne depuis des mois, et il touche à une réalité concrète : dans un territoire où les distances se comptent en dizaines de minutes de route — souvent sur des routes d'hiver —, la fermeture ou la réduction des heures d'un service d'urgence n'est pas une ligne dans un tableau budgétaire. C'est un calcul de survie, une décision de rester ou de partir pour une jeune famille, un argument de vente ou de non-vente pour une maison de village.
L'enjeu structurel, lui, est connu et n'a rien de partisan : il manque de médecins, d'infirmières et de personnel pour garantir des gardes 24 heures sur 24 dans les petits sites. La question politique est ailleurs : qui décide de ce qu'on ferme, selon quels critères, et avec quelle transparence envers la population concernée? C'est précisément là que se situe la proposition de Mme Boyer, et c'est là aussi que le gouvernement sortant est le plus exposé, lui qui avait promis de rapprocher les services des citoyens.
Ce que la région a d'autre sur la table
La santé n'est pas le seul sujet qui attend les élus bas-laurentiens. L'énergie, notamment, s'annonce comme un dossier explosif. Radio-Canada rapportait cette semaine que la Commission de protection du territoire agricole du Québec vient de s'opposer, pour la première fois, à deux projets d'éoliennes en Montérégie — une décision qui pourrait avoir des conséquences considérables sur le développement éolien d'Hydro-Québec. Or le Bas-Saint-Laurent est l'un des berceaux de la filière éolienne québécoise, avec des parcs déjà en exploitation et des projets en préparation où la cohabitation avec l'agriculture et l'acceptabilité sociale sont au cœur des discussions.
À cela s'ajoutent les enjeux plus discrets, mais tout aussi structurants : le financement des fondations hospitalières, qui continuent de combler des trous du réseau — la Fondation de la santé de Rivière-du-Loup vient d'ailleurs de remettre du nouveau matériel au Centre hospitalier régional du Grand-Portage pour la pédopsychiatrie, selon Infodimanche —, la vitalité de l'UQAR et de ses programmes en région, ou encore le soutien aux organismes communautaires et aux aînés, qui dépendent souvent de programmes fédéraux ponctuels comme Nouveaux Horizons.
Du côté des tiers partis, la bataille se joue aussi sur les idées : le Parti vert du Québec a dévoilé cette semaine son programme électoral, un plan qu'il qualifie d'écosocialiste et qui promet de lier crise climatique, coût de la vie, logement et services publics, rapporte le Journal l'Horizon.
Trois semaines pour faire la différence
D'ici le 5 octobre, les électeurs du Bas-Saint-Laurent auront donc à départager deux registres. Celui de la représentation symbolique, où l'on coche une case sur un bulletin. Et celui des services vécus, où l'on mesure l'action publique à la distance qui sépare un village de son urgence la plus proche.
L'écart entre les deux n'est pas qu'une curiosité de campagne. Il dit quelque chose de la place qu'occupent les régions dans les calculs des grands partis : on les courtise quand elles sont en jeu, on les laisse à d'autres quand elles ne le sont plus. À l'inverse, les candidatures qui s'enracinent dans un dossier local — même sans garantie de victoire — obligent tout le monde à parler de ce qui se passe réellement sur le terrain.
Dans une région où la démographie, la main-d'œuvre et l'accès aux soins sont des équations quotidiennes, c'est peut-être là la vraie ligne de fracture de cette campagne.
