Capitale-Nationale

Capitale-Nationale : le « champ de bataille » annoncé se joue surtout entre appareils partisans

Au tiers de la campagne du 5 octobre, la CAQ mise sur l'éducation, le PCQ s'allie à Respect citoyens et relance un troisième lien par l'île d'Orléans. Les priorités du maire Marchand, elles, attendent.

On nous avait promis que la région de Québec serait le théâtre décisif du scrutin du 5 octobre. Au tiers de la campagne, le constat que dresse Radio-Canada est plus nuancé : les caravanes traversent la Capitale-Nationale, mais les engagements structurants pour la région se font rares. Ce qui bouge vraiment, ce n'est pas le contenu des plateformes régionales. C'est l'architecture partisane locale.

Ce que la CAQ met sur la table

Vendredi, la Coalition avenir Québec a présenté ses engagements pour la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches, en plaçant l'éducation au cœur de son offre, rapporte Radio-Canada. Le choix n'est pas anodin. C'est un terrain où le gouvernement sortant peut parler d'écoles à rénover ou à construire, de services directs aux élèves, de pénurie de personnel — un langage concret, vérifiable dans chaque quartier, et qui évite les dossiers où le bilan caquiste dans la région est le plus contesté.

Car il faut se rappeler d'où part la CAQ ici. En 2018 comme en 2022, la formation de François Legault a raflé l'essentiel des circonscriptions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches, à l'exception notable des châteaux forts solidaires du centre de Québec. Depuis, la carte s'est fissurée : Jean-Talon est passée au Parti québécois lors de l'élection partielle d'octobre 2023, un signal que les électeurs de la banlieue immédiate n'étaient plus acquis. Miser sur l'éducation, c'est tenter de reconstruire une crédibilité de proximité plutôt que de remettre en jeu les grands projets qui divisent.

Une alliance « du jamais-vu »

L'autre grand fait de cette campagne régionale est ailleurs, et il est plus structurel qu'un engagement de tribune. Le Parti conservateur du Québec avance « main dans la main » avec Respect citoyens, formation municipale née dans l'opposition à l'administration de Bruno Marchand et à son projet de tramway. Dans le balado Québec-Lévis : regard en 24 minutes, diffusé par Radio-Canada, l'analyste Olivier Lemieux qualifie ces liens de « jamais-vu ».

Il faut mesurer ce que cela signifie. La politique municipale québécoise est théoriquement étanche à la politique provinciale : pas de partis municipaux affiliés, pas de logos partagés, pas de bailleurs communs. Les élus de quartier peuvent avoir des sympathies, elles restent officieuses. Ici, on parle d'une porosité assumée entre un parti municipal implanté dans les banlieues de Québec et un parti provincial qui, en 2022, a terminé deuxième dans plusieurs circonscriptions de la région sans y faire élire un seul député — son chef Éric Duhaime ayant lui-même été battu dans Chauveau.

C'est précisément le problème que cette alliance cherche à régler. Le PCQ a des votes dans la Capitale-Nationale; ce qui lui a manqué, c'est une machine de terrain : des bénévoles, des listes, des porte-à-porte, des visages connus dans les arrondissements. Respect citoyens, lui, dispose d'un réseau militant construit autour d'enjeux hyperlocaux — mobilité automobile, taxes municipales, opposition au tramway — qui recoupe presque parfaitement l'électorat conservateur régional. L'un fournit la plateforme nationale, l'autre l'infanterie.

Cette recomposition mérite d'être suivie au-delà du 5 octobre. Si elle produit des résultats, elle créera un précédent : celui d'une continuité explicite entre l'opposition municipale et l'opposition provinciale dans une même région. Et elle poserait une question de transparence, notamment sur le financement politique, que la loi québécoise cloisonne rigoureusement entre les deux paliers.

Le troisième lien, version île d'Orléans

Sur le fond, le PCQ garde son marqueur identitaire régional : le troisième lien. Mais dans une version nouvelle, qui passerait par l'île d'Orléans. Éric Duhaime affirme que la population de l'île est favorable à son projet, tout en concédant qu'il faudra en tester l'acceptabilité sociale. « C'est sûr qu'on va consulter » les gens de l'île d'Orléans, a-t-il déclaré, selon Radio-Canada, assurant que le projet devrait passer ce test.

La formule est habile, et révélatrice. Habile, parce qu'elle permet de maintenir vivant le symbole du troisième lien — devenu, après une décennie de tunnels annoncés, redimensionnés, abandonnés puis ressuscités, un test de loyauté envers la rive sud et les banlieues est de Québec. Révélatrice, parce qu'en promettant de consulter, on admet implicitement qu'on n'a pas la réponse. L'île d'Orléans n'est pas un territoire neutre : c'est un arrondissement historique protégé, dont le paysage agricole et patrimonial est encadré depuis les années 1970, et dont le pont actuel vers la côte de Beaupré fait déjà l'objet d'un chantier de remplacement majeur. Y greffer un corridor autoroutier interrives n'est pas un simple tracé sur une carte : c'est un débat d'aménagement qui dépasse largement la durée d'une campagne.

Les angles morts : itinérance et effets tarifaires

Pendant ce temps, les priorités que le maire Bruno Marchand voudrait porter dans la conversation électorale — l'itinérance, dans un contexte de guerre tarifaire et de pressions économiques — restent largement hors des caravanes, note Radio-Canada. C'est là que l'asymétrie devient frappante.

D'un côté, un maire qui parle de ce qui se voit dans les rues de Québec : cohabitation sociale, services de première ligne, capacité des refuges, pression sur le logement. De l'autre, des partis qui privilégient soit les engagements sectoriels (l'éducation), soit les projets identitaires (le lien interrives), soit la construction d'appareils. Le maire d'une capitale n'a pourtant que peu de leviers : l'itinérance relève du réseau de la santé et des programmes sociaux, donc de Québec; les effets d'une guerre tarifaire sur les entreprises manufacturières de la région relèvent des gouvernements supérieurs. Sans engagement provincial, la Ville encaisse les conséquences de décisions qu'elle ne prend pas.

D'autres dossiers régionaux avancent aussi sans guère de résonance électorale. Le Bureau de la sécurité des transports vient de publier son rapport sur la collision survenue à la traverse de Québec, qui avait blessé cinq personnes; le rapport conclut que les passagers n'avaient pas été prévenus du danger imminent, rapporte TVA Nouvelles. Un enjeu de sécurité publique sur un lien interrives existant, essentiel et quotidien — précisément le type de sujet que la fascination pour un lien futur tend à éclipser.

Ce que l'asymétrie nous apprend

On a beaucoup répété que la Capitale-Nationale serait le champ de bataille du 5 octobre. C'est vrai sur le plan arithmétique : une dizaine de sièges y sont potentiellement mobiles, entre une CAQ en reconstruction, un PQ en progression, un PCQ qui cherche sa première percée et Québec solidaire qui doit défendre ses acquis urbains. Mais l'être au sens arithmétique ne garantit pas d'être puissant.

Une région devient influente quand ses institutions locales imposent leur ordre du jour aux partis nationaux. Or c'est l'inverse qu'on observe : ce sont les stratégies nationales qui se déploient sur le territoire, avec des alliances locales instrumentalisées comme réseaux de mobilisation. L'électeur de Québec est courtisé comme une quantité, pas écouté comme une voix.

Il reste deux tiers de campagne pour renverser cette dynamique. Le test sera simple à évaluer le 6 octobre : la région aura-t-elle obtenu des engagements chiffrés et datés sur ses propres priorités — itinérance, logement, transport collectif, résilience économique face aux tarifs — ou seulement la promesse renouvelée d'un lien dont on discute depuis plus de quinze ans?