Intelligence artificielle

Anthropic modélise 2030 : plus de richesse, moins de cols blancs — et un Québec mal préparé

Les économistes d'Anthropic décrivent une économie plus riche mais amputée de ses emplois de bureau. Un scénario qui frappe au cœur du modèle québécois : services professionnels, fonction publique et sièges sociaux.

Un paradoxe modélisé, pas une prophétie

Il faut lire le document que viennent de publier les économistes d'Anthropic pour ce qu'il est : non pas une boule de cristal, mais un exercice politique. Selon la synthèse qu'en fait Le Figaro, l'équipe de recherche économique du laboratoire américain a modélisé les effets de l'intelligence artificielle sur l'économie à l'horizon 2030 et en tire un paradoxe central : la richesse produite pourrait augmenter fortement — hausse du PIB, gains de productivité, marges en expansion — alors même que le chômage s'envolerait, surtout chez les cadres et les travailleurs du savoir. En contrepartie, les métiers manuels, ceux qui exigent une présence physique et une dextérité que les modèles ne reproduisent pas, verraient leur salaire relatif grimper.

Que l'entreprise qui vend l'outil se charge d'en modéliser les dégâts n'est pas un détail. C'est une prise de position, et elle s'inscrit dans une stratégie assumée : dans un essai relayé par Fortune, le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, appelait récemment à ralentir la course vers la « superintelligence » et annonçait un accès permanent d'évaluateurs externes aux pratiques de sécurité de l'entreprise. Même logique de transparence sélective avec le rapport de 154 pages, décrit par Malay Mail et la Folha de S.Paulo, sur les usages malveillants de Claude — armement, espionnage électronique, fraude, propagande. Anthropic construit une position d'acteur qui documente ses propres risques. Le scénario économique de 2030 relève du même registre : il sert à mettre la classe politique devant un choix qu'elle n'a pas encore fait.

Pourquoi le Québec est en première ligne

Si le paradoxe se matérialise, l'économie québécoise est structurellement exposée. Le Québec a bâti une part importante de sa croissance des vingt dernières années sur exactement les secteurs que la modélisation place dans la zone rouge : services professionnels, scientifiques et techniques, ingénierie, comptabilité, droit, communication-marketing, services financiers et d'assurance, technologies de l'information. À cela s'ajoute une administration publique volumineuse — provinciale, municipale, réseaux de la santé et de l'éducation — dont une part considérable des postes consiste à traiter de l'information, rédiger, analyser, coder des dossiers, répondre à des demandes.

Montréal concentre le risque. Les sièges sociaux, les cabinets, les tours de bureaux du centre-ville et les campus technologiques logent précisément la catégorie d'emplois que les scénarios d'Anthropic voient fondre : le cadre intermédiaire, l'analyste, le professionnel junior dont le travail est du texte, des chiffres et des courriels. Et le signal d'alarme démographique classique — « la pénurie de main-d'œuvre nous protège, les départs à la retraite vont absorber le choc » — ne tient plus si l'IA touche d'abord les emplois de bureau, alors que les manques criants demeurent dans la construction, la santé, les métiers spécialisés, le transport et la transformation alimentaire. Autrement dit : la pénurie et le chômage pourraient coexister, dans deux mondes qui ne se parlent pas.

La transition a déjà commencé, dans le commerce de détail

Le plus convaincant argument contre l'horizon 2030 comme date de départ, c'est ce qui se passe déjà. La Presse documentait cette semaine un basculement concret dans le commerce en ligne : les dialogueurs d'IA générative comme ChatGPT ou Gemini commencent à remplacer le moteur de recherche pour les gens qui magasinent. Vingt-cinq ans de pratiques commerciales — référencement, achat de mots-clés, architecture des fiches produits, tunnels de conversion — reposaient sur l'hypothèse que le client passe par Google. Pour les cyberdétaillants québécois, c'est à la fois un risque majeur et une occasion : la petite boutique bien décrite peut se retrouver recommandée par un agent conversationnel sans avoir à payer la surenchère publicitaire.

La suite logique est déjà visible ailleurs. En France, 01net rapporte le lancement par la start-up Omny d'une application sur ChatGPT qui permet de mener toute une recherche immobilière par conversation, jusqu'à la prise de rendez-vous avec un agent. Ce n'est pas de l'aide à la décision : c'est le remplacement d'une couche d'intermédiation entière. Et du côté des entreprises technologiques, OpenAI donne en exemple Perplexity, qui confie désormais à son modèle le plus récent la rédaction de communications, la modification de logiciels et la surveillance de systèmes en production, avec des vérifications humaines nettement moins fréquentes qu'avec les générations précédentes. C'est la définition même de l'automatisation du travail de cols blancs, décrite comme une réussite commerciale.

Même dans les métiers protégés en apparence, la transformation s'installe par le bas. Le Nouvelliste raconte l'histoire de ce Trifluvien qui consacre une quinzaine d'heures par semaine à bâtir un portail pour aider sa conjointe, enseignante au primaire, à corriger et à préparer ses cours. Personne n'a perdu son emploi. Mais la productivité attendue d'une enseignante, elle, vient de bouger — sans convention collective, sans encadrement, sans débat public.

Trois leviers, aucune décision

Ni Québec ni Ottawa n'ont tranché la question que la modélisation d'Anthropic pose brutalement : comment redistribuer les fruits d'un choc qui enrichit l'économie sans créer d'emplois? Trois chantiers restent ouverts.

La formation. Le Québec a des outils — cégeps, centres de formation professionnelle, Commission des partenaires du marché du travail, programmes de requalification — mais ils ont été conçus pour des transitions lentes et sectorielles, pas pour reconvertir à quarante-cinq ans un analyste vers un métier réglementé exigeant des années d'apprentissage. Envoyer des diplômés universitaires vers la plomberie ou l'électricité suppose de revoir l'accès aux cartes de compétence, la reconnaissance des acquis et la capacité d'accueil des chantiers.

La fiscalité. Si la valeur ajoutée migre du salaire vers le capital et les logiciels, l'assiette fiscale québécoise — très dépendante de l'impôt sur le revenu des particuliers — se rétrécit au moment même où les besoins sociaux augmentent. La question de la taxation de la productivité automatisée, des centres de données et des revenus de plateformes n'est pas théorique. Elle est déjà concurrentielle : Le Nouvelliste note que l'Ontario de Doug Ford s'est doté d'un ministère de l'Adoption de l'intelligence artificielle pour attirer l'industrie, et la BFM relate comment la Patagonie argentine, avec son climat frais et les avantages fiscaux de Javier Milei, courtise des projets de centres de données à coups de milliards. Le Québec vend de l'électricité propre; il n'a pas encore dit ce qu'il veut en retour.

Le filet social. L'assurance-emploi fédérale est calibrée pour des chômages courts et cycliques. Un chômage structurel de diplômés, long et concentré dans les grandes régions urbaines, ne se traite pas avec des prestations de quelques mois. Le débat sur un revenu de base, des allocations de transition ou une réduction du temps de travail reviendra — et mieux vaudrait l'ouvrir avant la crise qu'après.

Prendre le document au mot

Rien de tout cela n'est certain. La Presse consacrait d'ailleurs cette semaine un dossier aux risques de dérapage de la course entre OpenAI et Anthropic, où des chercheurs directement engagés dans le domaine évoquent un point de bascule, et où la crédibilité des annonces des laboratoires est elle-même en cause. Les scénarios d'Anthropic peuvent surestimer la vitesse d'adoption, sous-estimer les frictions réglementaires, ignorer les métiers que l'IA fera naître.

Mais une modélisation n'a pas besoin d'être exacte pour être utile. Elle sert à tester la robustesse des institutions. Si l'on demandait aujourd'hui au ministère de l'Emploi ce qui se passerait si, d'ici cinq ans, le PIB québécois progressait de plusieurs points pendant que le chômage des professionnels doublait, la réponse honnête serait qu'aucun plan n'existe. C'est précisément ce vide que le document d'Anthropic met en lumière — et c'est là, bien plus que dans la précision de ses chiffres, que réside son intérêt.