Technologie

Ontario se dote d'un ministère de l'IA, Québec serre le robinet : deux paris opposés sur les centres de données

Doug Ford institutionnalise la chasse aux centres de données avec un nouveau ministère de l'Adoption de l'intelligence artificielle. Pendant ce temps, Québec trie les projets et rationne ses mégawatts.

Il y a des remaniements ministériels qui disent tout d'une stratégie économique. Celui de Doug Ford en fait partie : en créant un ministère de l'Adoption de l'intelligence artificielle, comme le rapporte une chronique du Nouvelliste, le premier ministre de l'Ontario ne fait pas qu'ajouter une case à son organigramme. Il envoie un signal aux hyperscalers américains — Microsoft, Amazon, Google, Meta, OpenAI et leurs partenaires immobiliers — que l'Ontario veut être l'adresse canadienne de la prochaine vague d'infrastructures numériques.

À 500 kilomètres à l'est, le message est presque inverse. Le Québec, qui a longtemps été le terrain de jeu naturel de cette industrie grâce à son hydroélectricité bon marché et à son climat froid, passe désormais les projets au tamis. Deux provinces, la même ruée mondiale, deux réflexes opposés. Vaut la peine de regarder qui a raison — et à quel prix.

Un ministère comme outil de démarchage

La création d'un ministère dédié à l'adoption de l'IA remplit deux fonctions. La première est diplomatique : quand un vice-président de Redmond ou de Seattle cherche un interlocuteur unique pour un projet de 2 milliards de dollars, il en a maintenant un, avec un mandat explicite et un sous-ministre pour déverrouiller les permis, les raccordements et les terrains. La seconde est politique : l'Ontario assume publiquement que l'IA est une filière industrielle, pas seulement un enjeu réglementaire ou éthique.

L'Ontario a aussi des arguments matériels. Sa production nucléaire — Bruce, Darlington, Pickering — offre une électricité à charge de base disponible 8 760 heures par année, exactement le profil dont raffolent les centres de données, qui tournent à plein régime en continu. La province a en outre engagé la remise à neuf de ses réacteurs et le développement de petits réacteurs modulaires à Darlington. Autrement dit : une offre énergétique qui promet de croître, et un gouvernement qui décide de la vendre.

Le Québec, lui, a choisi de trier

Le Québec, à l'inverse, a passé les dernières années à découvrir qu'il n'avait plus d'électricité à donner. Après la ruée des mineurs de cryptomonnaies vers 2018, Hydro-Québec a obtenu de la Régie de l'énergie un cadre restreignant l'accès à ce type de clients, puis le gouvernement s'est doté d'un pouvoir d'arbitrage sur l'attribution des blocs d'énergie de forte puissance. Résultat : un raccordement industriel majeur n'est plus un droit, c'est une décision politique, évaluée en fonction des retombées par mégawatt.

Ce critère — les emplois, les investissements et les revenus fiscaux générés par chaque mégawatt consommé — est précisément là où les centres de données perdent des points. Une aluminerie consomme énormément, mais emploie des milliers de personnes. Un centre de données de calibre hyperscale peut avaler de 100 à 300 mégawatts tout en faisant vivre, en régime permanent, quelques dizaines à quelques centaines de techniciens, d'électriciens et d'agents de sécurité. Les emplois abondants sont concentrés dans la phase de construction : deux ou trois ans de chantier, puis un bâtiment très discret.

La demande, elle, ne désenfle pas. Hydro-Québec a reçu des demandes de raccordement industriel qui dépassent de plusieurs fois la capacité qu'elle peut libérer d'ici la fin de la décennie, et son plan d'action à l'horizon 2035 prévoit des dizaines de milliards d'investissements simplement pour suivre l'électrification des transports, la décarbonation des usines et la croissance résidentielle. Dans cette file d'attente, chaque mégawatt accordé à une salle de serveurs est un mégawatt qui ne va pas à une usine de batteries, à une serre ou à un procédé industriel converti.

Ce que le Québec gagne à trier

Il faut le dire clairement : la prudence québécoise n'est pas de la frilosité. Elle protège trois choses.

D'abord les tarifs. Un réseau qui doit construire de nouvelles lignes, de nouveaux postes et de nouvelles capacités de production pour servir une charge très concentrée finit par en refiler la facture à l'ensemble de la clientèle, à moins que les contrats ne soient très bien ficelés. Les débats sur la hausse des tarifs résidentiels sont déjà assez vifs sans y ajouter la construction d'un parc de serveurs.

Ensuite, la valeur ajoutée. Un centre de données est un condominium de puissance : l'opérateur loue de l'espace, de l'électricité et du refroidissement. La valeur — les modèles, les brevets, les revenus logiciels — se crée ailleurs, souvent en Californie. Le Québec, qui a construit à Montréal un écosystème de recherche en apprentissage automatique reconnu mondialement autour du Mila et de ses chercheurs, a un intérêt stratégique à négocier davantage que des baux industriels : de la capacité de calcul réservée aux entreprises et aux universités d'ici, des engagements de recherche, des sièges de décision.

Enfin, la chaleur et l'eau. Les projets québécois les plus intéressants sont ceux qui valorisent la chaleur résiduelle — le complexe de QScale à Lévis a fait de l'alimentation de serres son argument de vente — plutôt que ceux qui la rejettent dans l'atmosphère. Trier permet d'exiger cela. Ne pas trier, c'est accepter ce qui se présente.

Ce que le Québec perd aussi

Le revers est réel. En refusant ou en retardant des projets, le Québec laisse partir des capitaux qui ne reviendront pas : une fois qu'un hyperscaler a choisi l'Ohio, la Virginie, l'Alberta ou l'Ontario, l'investissement est amorti sur vingt ans. Le Québec risque aussi de perdre la souveraineté numérique qu'il dit vouloir : si les données de ses hôpitaux, de ses municipalités et de ses entreprises sont hébergées dans des infrastructures situées hors Québec, la discussion sur l'hébergement local devient théorique.

Il y a enfin la question du moment. L'Alberta a fait de sa capacité gazière et de son approche permissive un argument de vente agressif; la Colombie-Britannique et le Manitoba courtisent aussi les projets. Le marché nord-américain de la puissance disponible est en train de se refermer : les délais de raccordement dépassent souvent cinq ans dans les grands marchés américains. C'est exactement la fenêtre où le Québec aurait le plus de pouvoir de négociation — à condition de négocier, pas seulement de refuser.

Une ruée dont personne ne connaît la durée

Cette course se déroule en outre sur un terrain mouvant. La frénésie de l'IA nourrit un débat de plus en plus nerveux : La Presse consacrait cette semaine un dossier aux risques de dérapage de la course entre OpenAI, Anthropic et leurs rivaux, tandis que The Verge décrivait la stratégie d'OpenAI comme une volonté de « gagner » à tout prix, jusque dans les mathématiques pures. Le Nouvelliste, sous la plume de Daniel Germain, évoquait de son côté l'inquiétude qui gagne les élus américains.

Ce climat a une conséquence économique directe : personne ne sait si les besoins de calcul continueront de doubler ou s'ils plafonneront. Les mêmes contraintes matérielles se voient déjà ailleurs dans la chaîne — la pénurie de mémoire, que Tim Cook a qualifiée d'« inondation centennale » selon Inc., fait grimper le prix des téléphones. Une province qui signe aujourd'hui des contrats de raccordement de trente ans sur des hypothèses de croissance californiennes prend un risque; une province qui refuse tout prend l'autre.

Le vrai test n'est pas le nombre de mégawatts

La question n'est donc pas de savoir si le Québec doit accueillir des centres de données — il en accueille déjà à Beauharnois, à Lévis, à Drummondville, à Montréal. Elle est de savoir ce qu'il exige en retour : de la chaleur récupérée, une part de capacité de calcul accessible aux entreprises et aux chercheurs québécois, des tarifs qui ne diluent pas l'avantage hydroélectrique, une flexibilité contractuelle permettant d'effacer la charge lors des pointes hivernales.

L'Ontario, avec son nouveau ministère, mise sur le volume et la vitesse. Le Québec mise sur la sélection. La stratégie ontarienne sera jugée sur les annonces des deux prochaines années; la stratégie québécoise, sur la qualité des contrats que personne ne lira. C'est moins spectaculaire — mais c'est là que se trouve la différence entre héberger l'intelligence artificielle et en tirer quelque chose.