Éducation

Vingt ans après Dawson : ce que les cégeps et les universités ont vraiment changé

La commémoration du 13 septembre 2006 relance une question de fond : les campus québécois sont-ils mieux préparés? Protocoles rodés, services psychosociaux essoufflés, angles morts persistants.

Une foule s'est massée cette semaine dans le Jardin de la Paix du collège Dawson, à Montréal, pour marquer les vingt ans de l'attaque du 13 septembre 2006. Ce jour-là, un tireur de 25 ans est entré par l'entrée de la rue De Maisonneuve et a ouvert le feu. Anastasia De Sousa, 18 ans, y a perdu la vie. Seize autres personnes ont été blessées, selon le rapport du coroner déposé en 2008. Le drame s'est terminé en une vingtaine de minutes, mais il a reconfiguré en profondeur la manière dont le Québec pense la sécurité de ses établissements d'enseignement supérieur.

La cérémonie, rapportée notamment par Le Nouvelliste à partir du fil de La Presse Canadienne, avait quelque chose de familier pour qui suit ces anniversaires : des survivants devenus quadragénaires, des familles qui reviennent année après année, et cette phrase qui revient comme un refrain — se souvenir, oui, mais surtout ne pas confondre la mémoire avec la prévention.

Ce que le 13 septembre 2006 a changé, concrètement

La réponse policière à Dawson a été citée pendant des années comme un tournant. Contrairement à la doctrine qui prévalait avant la tuerie de Columbine en 1999 — établir un périmètre et attendre les unités tactiques —, les premiers policiers sont entrés dans l'édifice presque immédiatement. Cette intervention rapide a vraisemblablement limité le nombre de victimes. Le rapport du coroner, en 2008, a néanmoins mis en lumière des ratés bien réels : communications radio difficiles entre corps policiers et services d'urgence, confusion dans la chaîne de commandement, information contradictoire sur le nombre de tireurs, évacuation improvisée.

Ces constats ont nourri une refonte des protocoles. Dans le réseau collégial et universitaire, le vocabulaire même a changé. On ne parle plus seulement d'évacuation en cas d'incendie, mais de « confinement barricadé » : verrouiller, éteindre les lumières, s'éloigner des portes et des fenêtres, faire silence, attendre la levée de l'alerte transmise par les autorités. La plupart des cégeps et des universités tiennent aujourd'hui des exercices de ce type, parfois en collaboration avec les services de police locaux, et la mesure figure dans les plans de mesures d'urgence exigés des établissements.

Deuxième acquis : l'alerte de masse. En 2006, l'information circulait par téléphone, par bouche-à-oreille et par les médias. Aujourd'hui, les établissements disposent de systèmes qui poussent simultanément des messages par texto, courriel, portail étudiant, haut-parleurs et écrans, avec des instructions standardisées. La mécanique n'est pas parfaite — la surcharge des réseaux cellulaires demeure un risque documenté lors d'événements majeurs —, mais le réflexe institutionnel existe désormais.

Les équipes d'évaluation de la menace : le virage discret

Le changement le moins visible est peut-être le plus significatif. Depuis une quinzaine d'années, plusieurs établissements se sont dotés d'équipes multidisciplinaires d'évaluation et de gestion de la menace, qui réunissent la direction, la sécurité, les services aux étudiants, les services psychosociaux et, au besoin, les corps policiers. Leur logique est préventive : recueillir et croiser les signaux d'inquiétude — propos violents, écrits menaçants, comportements de plus en plus erratiques, obsession pour les armes ou pour d'autres tueries — avant qu'un projet ne se concrétise.

Cette approche s'appuie sur une littérature scientifique développée après Columbine, et qui repose sur une prémisse contre-intuitive : la plupart des auteurs d'attaques en milieu scolaire ne « pètent pas les plombs » soudainement. Ils planifient, écrivent, préviennent, laissent des traces. Dans le cas de Dawson, le tireur entretenait un profil en ligne où il étalait sa fascination pour la violence. Les équipes d'évaluation de la menace sont nées de cette constatation : l'information existe presque toujours quelque part; le problème, c'est qu'elle reste éparpillée entre un enseignant, un camarade de classe, un employeur et un parent.

En parallèle, Montréal s'est dotée en 2015 du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, qui offre une ligne d'assistance et de l'accompagnement aux proches inquiets. Vingt ans après Dawson, les profils de préoccupation ont toutefois muté : les milieux de l'éducation et les services de police décrivent une nébuleuse de jeunes hommes radicalisés dans des espaces numériques où se mélangent misogynie violente, glorification des tueurs de masse et culte du « score ». C'est là l'un des angles morts les plus criants : un cégep peut sécuriser ses portes, il n'a aucune prise sur les forums et les messageries où se construit ce genre d'imaginaire.

Le nerf de la guerre : la santé mentale, et son financement

L'autre grand déplacement des vingt dernières années est passé par la santé psychologique. Après Dawson, la détresse post-traumatique a frappé bien au-delà des personnes blessées : témoins, personnel, familles, intervenants. Les établissements ont appris à déployer des cellules de soutien en situation de crise, à former des employés au repérage de la détresse, à baliser la communication après un événement traumatique.

Mais la crise chronique a supplanté la crise ponctuelle. Depuis une décennie, les fédérations étudiantes — la Fédération étudiante collégiale du Québec du côté des cégeps, l'Union étudiante du Québec du côté des universités — documentent la même réalité : anxiété, dépression, détresse, listes d'attente de plusieurs semaines pour voir un psychologue au service d'aide, intervenants qui jonglent avec des ratios intenables. Québec a répondu, en 2021, par un plan d'action sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur, assorti de sommes pluriannuelles ayant permis d'embaucher du personnel psychosocial et de financer des projets locaux.

Le hic, répètent les associations étudiantes et les syndicats : il s'agissait largement d'argent ponctuel, par appels de projets, plutôt que de financement récurrent intégré aux budgets de base. Résultat : des postes créés puis fragilisés, des services qui varient énormément d'un établissement à l'autre, et une pression accrue sur les enseignantes et enseignants, devenus de facto première ligne de détection — souvent sans formation dédiée, et sans temps prévu à leur tâche pour cela. C'est un point de convergence rarement contesté dans le réseau : la prévention d'un drame et le soutien quotidien à des milliers d'étudiants en détresse reposent sur les mêmes équipes, avec les mêmes moyens limités.

Les armes, la loi et les survivants

Dawson a aussi alimenté le long débat canadien sur le contrôle des armes à feu. L'arme utilisée était détenue légalement. Des survivants sont devenus des voix publiques du contrôle des armes, dont Hayder Kadhim, blessé au cou ce jour-là, qui a plaidé à Ottawa pour un resserrement des règles. Le registre canadien des armes d'épaule a pourtant été abolí en 2012 par le gouvernement fédéral conservateur, avant que Québec ne crée son propre registre provincial, entré en vigueur en 2018. Ottawa a ensuite légiféré sur les armes de poing et les armes d'assaut, avec des programmes de rachat dont la mise en œuvre traîne encore.

Pour la famille d'Anastasia De Sousa, comme pour les proches des victimes de Polytechnique, ce va-et-vient législatif a une signification simple : les gestes politiques se défont plus vite que le deuil. Leur message, chaque 13 septembre, tient en une idée : les minutes de silence ne remplacent pas les budgets, ni la formation, ni les lois.

Ce qui reste à faire

Vingt ans après, le bilan est donc double. D'un côté, un réseau nettement mieux outillé : protocoles écrits, exercices, alertes de masse, équipes d'évaluation de la menace, réflexes de gestion de crise. De l'autre, trois chantiers ouverts. Le financement récurrent des services psychosociaux, pour sortir de la logique du projet pilote perpétuel. La formation obligatoire et rémunérée du personnel enseignant et de soutien, qui voit les signaux avant tout le monde. Et la prévention de la radicalisation en ligne, qui exige une collaboration entre établissements, santé publique, police et plateformes — un terrain où le Québec avance encore à tâtons.

Le Jardin de la Paix de Dawson porte bien son nom : il est là pour apaiser. Il ne dispense pas d'agir.