Le samedi 12 septembre, à mi-chemin d'une campagne qui cherchait encore son thème central, les quatre principales formations ont livré presque simultanément une annonce touchant les services publics. Vu de loin, c'était la routine électorale : chacun sort son chèque. Vu de près, ce sont quatre réponses incompatibles à la même question — que doit financer l'État, et au bénéfice de qui?
Ce qui a été annoncé
Le Parti conservateur du Québec abolirait les bassins scolaires, ces territoires qui déterminent aujourd'hui à quelle école publique un enfant est assigné selon son adresse. Éric Duhaime veut, comme le rapporte Le Nouvelliste, laisser « toute la liberté » aux parents de choisir l'établissement de leur enfant, à l'image du réseau privé. Et si certaines écoles se vident? Ce sera, selon le chef conservateur, « un signal stimulant ».
Québec solidaire, lui, élargit la gratuité du transport collectif : à tous les 65 ans et plus, et — c'est la nouveauté — aux 25 ans et moins, selon La Presse. Le Parti libéral du Québec promet de faire passer la part du budget de la santé consacrée à la prévention de 1,75 % à 5 %, une information rapportée par Le Nouvelliste. Enfin, la Coalition avenir Québec joue sur deux tableaux : maintenir le plafond de 3 % sur la hausse annuelle de certains tarifs gouvernementaux, adopté par voie législative en 2022, comme le rapporte Le Devoir, et ajouter 300 policiers et 50 procureurs, selon La Presse.
Quatre annonces, quatre philosophies. Deux partis misent sur la liberté de choix, le contrôle des prix et l'ordre public. Deux autres sur la gratuité d'accès et l'amont plutôt que l'aval.
Bassins scolaires : ce que la libre circulation ferait aux écoles de quartier
L'idée conservatrice a une logique interne cohérente : si les parents peuvent voter avec leurs pieds, les établissements auront intérêt à s'améliorer. C'est l'argument classique du quasi-marché scolaire. Reste que le Québec a déjà l'un des réseaux les plus stratifiés au Canada, avec un secteur privé subventionné important et une prolifération de programmes particuliers sélectifs à l'intérieur même du public.
Dans ce contexte, l'abolition des bassins ne crée pas la concurrence : elle l'amplifie dans un système où les positions de départ sont inégales. Les familles les mieux outillées — celles qui ont une voiture, du temps, de l'information sur la réputation des écoles — bougeraient les premières. Les autres resteraient. Le « signal stimulant » évoqué par M. Duhaime décrirait alors moins une école qui se réforme qu'une école qui se concentre : élèves à besoins particuliers, nouveaux arrivants, milieux défavorisés.
Il y a aussi une mécanique très concrète. Les bassins ne servent pas qu'à répartir : ils servent à planifier. C'est sur eux que reposent les prévisions d'effectifs, l'attribution des locaux, les agrandissements et surtout le transport scolaire, organisé par circuits géographiques. Un régime de libre choix suppose soit des critères d'admission — donc de la sélection, ce qui contredit la promesse de liberté —, soit un financement du transport vers l'école choisie, ce qui coûte cher. Les documents conservateurs devront trancher.
La gratuité pour les 25 ans et moins : combien, et payée par qui?
La proposition de Québec solidaire s'inscrit dans une tendance internationale réelle : plusieurs villes européennes et quelques réseaux nord-américains ont testé la gratuité totale ou ciblée. Les résultats convergent sur un point : la gratuité augmente l'achalandage, mais recrute surtout chez les piétons et les cyclistes plutôt que chez les automobilistes. Pour retirer des voitures de la route, la fréquence et la fiabilité pèsent davantage que le prix.
Le problème n'est pas l'idée, c'est l'arithmétique. Les revenus des usagers constituent une part substantielle des budgets des sociétés de transport québécoises — une part que les déficits post-pandémiques ont rendue encore plus critique, l'Autorité régionale de transport métropolitain et les sociétés municipales réclamant chaque année un rattrapage de Québec. Rendre gratuit l'accès aux 65 ans et plus et aux 25 ans et moins, c'est retirer deux des blocs démographiques les plus nombreux de la grille tarifaire. Le manque à gagner devient une facture permanente pour le trésor provincial, en plus des sommes nécessaires pour bonifier le service. Si l'argent neuf sert d'abord à compenser les tarifs perdus, l'offre, elle, ne bouge pas — et c'est l'offre que les usagers réclament.
Le plafond de 3 % : un bouclier qui protège surtout quand l'inflation monte
La promesse caquiste est la plus facile à tenir, puisqu'elle consiste à prolonger une loi déjà adoptée en 2022, au plus fort du choc inflationniste. C'est aussi la plus ambivalente. Un plafond de 3 % protège les ménages quand l'inflation dépasse 3 %; quand elle est en deçà, il devient un plancher psychologique qui autorise des hausses supérieures à la hausse des prix.
Surtout, un tarif gelé sous son coût réel ne fait pas disparaître la dépense : il la déplace vers le budget général, donc vers l'impôt, ou vers le report d'investissements. Dans le cas d'Hydro-Québec, dont le plan d'infrastructures sur une décennie se compte en dizaines de milliards, la question devient : qui finance la transition énergétique si les tarifs résidentiels sont contenus par la loi? La réponse, pour l'instant, tient dans les tarifs industriels, la dette et l'État.
Quant aux 300 policiers et 50 procureurs, c'est une promesse d'ordre, mais aussi un test de capacité. Le système judiciaire québécois souffre moins d'un manque d'entrées que d'engorgement en aval : délais, salles d'audience, juges, personnel de greffe. Ajouter des policiers en amont sans élargir le goulot d'étranglement risque de gonfler le nombre de dossiers sans réduire les délais. Recruter 350 professionnels dans un marché du travail déjà tendu prendra par ailleurs plusieurs années.
Prévention à 5 % : la promesse la plus vertueuse, la plus difficile
Sur le fond, le PLQ a raison : à peu près tous les rapports produits au Québec depuis vingt ans déplorent la sous-dotation de la santé publique. Mais passer de 1,75 % à 5 %, sur un budget de la santé et des services sociaux qui dépasse les 60 milliards de dollars, signifie tripler l'enveloppe de prévention — un ordre de grandeur de plusieurs milliards.
Or cet argent ne pousse pas dans un champ. Si la cible est exprimée en pourcentage du budget de la santé, deux voies seulement s'ouvrent : augmenter le budget total, ou réduire la part du curatif. La deuxième option signifie couper dans les hôpitaux, les urgences, la rémunération médicale ou les listes d'attente — politiquement intenable en pleine campagne. La première suppose de nouveaux revenus. Le PLQ devra dire laquelle, sinon la cible restera une intention chiffrée sans trajectoire.
La prévention a aussi un défaut électoral : ses bénéfices se matérialisent dans dix ou vingt ans, bien après le mandat de celui qui la finance. C'est précisément pourquoi elle est toujours la première sacrifiée.
Ce que révèle le clivage
Ramenées à l'os, les quatre annonces disent ceci. Pour le PCQ, l'État doit financer l'élève, pas l'école, et laisser le choix arbitrer. Pour la CAQ, il doit contenir le prix et garantir la sécurité, sans rien promettre de nouveau. Pour QS, il doit rendre gratuit ce qui est essentiel, en assumant que la gratuité est en elle-même une politique de redistribution. Pour le PLQ, il doit investir en amont pour économiser en aval.
Ce ne sont pas quatre degrés de générosité sur une même échelle. Ce sont quatre théories du bien public. Le Soleil, dans un exercice repris par Le Nouvelliste, a commencé à compiler les engagements en matière d'habitation, de coût de la vie et d'économie; l'exercice sera nécessaire jusqu'au scrutin, parce que la vraie question de cette campagne n'est pas de savoir qui promet le plus, mais qui dira comment il paie. À mi-parcours, aucun des quatre n'a encore déposé de cadre financier complet. C'est là, et non dans les annonces du samedi, que se jouera la crédibilité de la deuxième moitié.
