Politique

Gaz de schiste, TGV, mégachantiers : le clivage énergétique qui referme la campagne

Éric Duhaime relance la filière du gaz de schiste au nom de l'« acceptabilité sociale », pendant qu'Ottawa s'apprête à dévoiler le tracé Montréal-Ottawa du TGV. Deux tests de cohérence pour les partis.

Il y a des dossiers qu'on croit enterrés. Le gaz de schiste en faisait partie depuis une décennie et demie : le BAPE, les évaluations environnementales stratégiques, les recours des sociétés gazières, puis l'adoption en 2022 d'une loi mettant fin à la recherche et à la production d'hydrocarbures sur le territoire québécois avaient scellé le couvercle. La vallée du Saint-Laurent, où dorment les schistes d'Utica, était officiellement hors jeu.

Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, vient de rouvrir la boîte. Comme le rapporte le Journal Métro, qui a sondé les formations politiques sur la question, le chef conservateur dit vouloir obtenir « l'acceptabilité sociale » avant d'autoriser quoi que ce soit — une formule qui, dans sa bouche, ne signifie pas un veto, mais une procédure. C'est précisément ce déplacement sémantique qui rend la sortie politiquement intéressante : le gaz de schiste n'est plus présenté comme un interdit moral, mais comme un projet économique dont il resterait à négocier les conditions.

Ce que la loi de 2022 a réellement fermé

Rappelons le contexte, parce qu'il détermine ce qu'un futur gouvernement pourrait ou ne pourrait pas faire. La contestation du gaz de schiste remonte à 2010, quand des forages exploratoires dans le Centre-du-Québec et la Montérégie ont provoqué une mobilisation citoyenne d'une ampleur inattendue. S'en sont suivis un rapport du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, une évaluation environnementale stratégique, puis un long purgatoire réglementaire : plus personne ne délivrait de permis, sans qu'aucune interdiction formelle n'existe. Le moratoire était un fait, pas un texte.

Le texte est venu en 2022, quand l'Assemblée nationale a adopté une loi révoquant les licences d'exploration et de production d'hydrocarbures et prévoyant l'indemnisation des titulaires. Le Québec est ainsi devenu l'une des rares juridictions nord-américaines à inscrire dans son droit la fin de l'exploitation pétrolière et gazière sur son territoire. Ressusciter la filière ne relèverait donc pas d'un simple décret : il faudrait rouvrir une loi, redéfinir un régime de permis, et vraisemblablement affronter de nouveaux litiges — cette fois avec des groupes environnementaux et des municipalités plutôt qu'avec l'industrie.

C'est là que l'argument de l'« acceptabilité sociale » devient un pari. Le concept, popularisé au Québec par les débats sur Énergie Est, l'oléoduc, Anticosti puis GNL Québec — projet rejeté par Québec en 2021 faute, justement, d'acceptabilité sociale —, a toujours servi de frein. Le PCQ tente de le retourner comme un gant : si une communauté dit oui, pourquoi Québec dirait-il non? La question est légitime; la réponse dépend de qui définit la communauté concernée. Une municipalité? Une MRC? Le bassin versant? Les nations autochtones du corridor?

Un clivage qui structure la fin de campagne

Ce débat tombe à un moment révélateur. À mi-parcours, la campagne s'est largement jouée sur les services publics et le portefeuille. Le Nouvelliste et Le Soleil ont d'ailleurs publié un résumé des promesses en habitation, en coût de la vie et en économie qui donne la mesure de cette concentration. Le Devoir rapporte que la Coalition avenir Québec veut prolonger le plafonnement à 3 % des hausses de certains tarifs gouvernementaux, mesure issue d'une loi de 2022. La Presse recense la promesse caquiste de 300 policiers et 50 procureurs supplémentaires, ainsi que le projet de Québec solidaire d'étendre la gratuité du transport collectif aux 65 ans et plus et aux 25 ans et moins. Le Nouvelliste rapporte de son côté l'engagement du Parti libéral du Québec de faire passer de 1,75 % à 5 % la part du budget de la santé consacrée à la prévention.

Autrement dit : pendant que la majorité des chefs se disputent le terrain des services, le PCQ ouvre un front distinct, celui de l'énergie et de la production. C'est cohérent avec sa stratégie globale, la même qui l'amène, selon Le Nouvelliste, à proposer l'abolition des bassins scolaires pour laisser aux parents le libre choix de l'école. Un fil conducteur : déplacer les arbitrages collectifs vers les décisions individuelles ou locales, en présentant l'État comme l'obstacle.

Pour les autres formations, l'exercice force une reprécision doctrinale. Il ne suffit plus de dire non au gaz de schiste : il faut expliquer par quoi on comble les besoins. Or les besoins sont considérables. Hydro-Québec estime devoir ajouter plusieurs dizaines de térawattheures d'ici 2035 pour soutenir l'électrification des transports, l'industrie et la croissance démographique — un plan de dizaines de milliards de dollars qui suppose de nouveaux barrages, de l'éolien à grande échelle et des efforts d'efficacité énergétique majeurs. Chaque parti doit donc dire non seulement ce qu'il refuse, mais ce qu'il accepte de construire, et où.

Le TGV, l'autre test de cohérence

Le même test s'applique aux grands chantiers de transport. Le Nouvelliste rapporte qu'Ottawa présentera cet automne le tracé du premier segment du train à grande vitesse reliant à terme Québec à Toronto : le parcours Montréal-Ottawa. C'est la première matérialisation concrète d'un projet longtemps resté théorique, confié à un consortium privé pour une phase de codéveloppement et évalué, pour l'ensemble du corridor, à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Un tracé, c'est là que la politique commence pour de vrai. Il faudra traverser des terres agricoles protégées, des milieux humides, des territoires autochtones, et discuter d'expropriations. Le TGV est un projet fédéral, mais l'aménagement du territoire, l'agriculture et l'environnement relèvent de Québec. Le prochain gouvernement provincial sera donc un partenaire obligé — ou un obstacle décisif. Et la question posée aux partis sera exactement symétrique de celle du gaz de schiste : jusqu'où l'intérêt national justifie-t-il de passer outre à des oppositions locales?

Les mêmes tensions se retrouvent ailleurs. Radio-Canada rappelle que des élus et des citoyens de la Côte-Nord profitent de la campagne pour relancer l'idée d'un pont sur le Saguenay, à Tadoussac, serpent de mer régional dont personne n'ose dire clairement s'il demeure une priorité. Trois dossiers, une seule mécanique : qui tranche, selon quels critères, et avec quel argent?

Ce qu'il faut surveiller d'ici le scrutin

Trois choses. D'abord, la précision des engagements : « acceptabilité sociale » et « soutien au TGV » sont des formules élastiques tant qu'on ne dit pas qui vote, sur quel périmètre, et ce qui arrive en cas de refus. Ensuite, la cohérence budgétaire : promettre simultanément le plafonnement des tarifs, la gratuité du transport collectif, davantage de prévention en santé et des mégachantiers exige un cadre financier assumé. Enfin, la réaction du terrain. Le gaz de schiste a déjà démontré, en 2010-2011, sa capacité à mobiliser des régions entières en quelques semaines. Un chef qui remet le sujet sur la table en pleine campagne prend un risque calculé : celui de réveiller une coalition qu'on croyait dissoute.

Ce clivage énergétique ne décidera probablement pas du résultat du 5 octobre. Mais il révèle mieux que les autres débats la ligne de fracture entre les projets de société qui s'affrontent : un Québec qui mise sur l'électron public et la planification centralisée, et un Québec qui mise sur la molécule privée et la décision locale. Le reste, ce sont des chiffres.