Saguenay–Lac-Saint-Jean

Médecine à Alma : la provenance régionale, un pari prometteur mais pas une garantie

Le réseau de l'Université du Québec a présenté à Alma son projet de doctorat en médecine axé sur les régions. Former des jeunes d'ici aiderait la rétention, sans la régler à elle seule.

Un projet présenté à Alma, au cœur du Lac-Saint-Jean

Vendredi, à Alma, le réseau universitaire a levé le voile sur son éventuel programme conjoint de doctorat de premier cycle en médecine, un projet qui vise explicitement à former davantage de médecins de famille pour les régions. Radio-Canada rapportait que l'argument central mis de l'avant tient en un mot : la provenance. Recruter des étudiantes et des étudiants originaires du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de la Côte-Nord, de l'Abitibi ou du Bas-Saint-Laurent, les former le plus près possible de chez eux, et miser sur le fait qu'une bonne partie d'entre eux y restera.

Le choix d'Alma comme lieu de présentation n'est pas anodin. La ville se situe à égale distance des principaux pôles du Lac-Saint-Jean, elle héberge déjà des activités de formation universitaire délocalisée, et elle incarne cette zone grise du réseau de la santé : ni grand centre hospitalier universitaire, ni village isolé, mais un territoire où chaque départ à la retraite d'un médecin de famille se traduit par des centaines de patients orphelins.

Ce que le Saguenay–Lac-Saint-Jean a déjà appris

La région n'est pas une page blanche en matière de formation médicale. Depuis le milieu des années 2000, l'Université de Sherbrooke y opère un campus délocalisé de sa Faculté de médecine et des sciences de la santé, en partenariat avec l'Université du Québec à Chicoutimi. Des cohortes complètes d'étudiants y font leur doctorat en médecine, avec des stages répartis dans les hôpitaux et les groupes de médecine de famille du Saguenay et du Lac-Saint-Jean.

Cette expérience de près de deux décennies constitue précisément l'argument des promoteurs du nouveau projet : on sait aujourd'hui, au Saguenay–Lac-Saint-Jean comme en Mauricie, que la formation en région produit des effets mesurables sur l'installation ultérieure. La littérature scientifique internationale sur ce qu'on appelle le « corridor rural » — sélectionner des candidats ruraux, les former en milieu rural, les exposer tôt à la pratique de première ligne — converge depuis longtemps vers la même conclusion : ces trois ingrédients, combinés, augmentent significativement la probabilité qu'un médecin s'établisse hors des grands centres.

Mais elle enseigne aussi une leçon plus inconfortable. La formation en région ne renverse pas, à elle seule, les forces qui tirent les jeunes médecins vers Québec et Montréal : le conjoint ou la conjointe qui doit trouver un emploi correspondant à sa formation, les services de garde, l'accès aux plateaux techniques, la charge administrative, la disponibilité des spécialistes vers qui référer. Un étudiant peut être né à Normandin, avoir fait ses stages à Roberval, et choisir malgré tout la Capitale-Nationale parce que sa conjointe y a décroché un poste. La provenance est un facteur puissant; ce n'est pas un déterminisme.

Pourquoi l'urgence est réelle

Le contexte régional donne au projet une résonance immédiate. Dans plusieurs secteurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean, les urgences fonctionnent en mode tendu, des cliniques ferment des plages horaires faute de médecins, et les listes d'attente pour l'accès à un médecin de famille demeurent bien garnies malgré les guichets d'accès mis en place par le ministère de la Santé et des Services sociaux. Les plans régionaux d'effectifs médicaux — l'outil par lequel Québec répartit les postes de médecins de famille entre les régions — comportent chaque année des postes non comblés, et ce sont rarement les territoires les plus populeux qui écopent.

À cela s'ajoute un effet démographique double : la population de la région vieillit plus rapidement que la moyenne québécoise, donc consomme davantage de soins, pendant que le corps médical lui-même vieillit et prend sa retraite. Une clinique qui perd un médecin de 63 ans ne perd pas un « équivalent temps plein » abstrait : elle perd une mémoire clinique de trente ans et un bassin de patients complexes qu'il faut redistribuer.

C'est dans ce paysage que s'inscrit le pari de la formation locale. Former ici, c'est aussi réduire le coût d'entrée symbolique : un jeune d'Alma ou de Dolbeau-Mistassini qui n'a pas à déménager à Montréal pendant quatre ans conserve son réseau familial, son logement abordable, ses repères. Et statistiquement, un médecin qui n'a jamais quitté sa région a moins de raisons d'en partir.

Les conditions de succès dont on parle moins

Un programme de médecine, même bien conçu, ne vaut que par l'écosystème qui l'entoure. Trois conditions reviennent constamment dans les analyses du réseau de la santé.

La capacité de supervision. Chaque étudiant en médecine et chaque résident doit être encadré par des médecins enseignants déjà en poste. Or ce sont exactement ceux qui sont débordés. Multiplier les cohortes sans alléger la charge des superviseurs revient à demander à des gens épuisés d'en faire davantage — un risque documenté de démobilisation.

Les milieux de stage hors des grands hôpitaux. La rétention en région passe par une exposition précoce à la pratique de première ligne dans les petits milieux : Alma, Roberval, Dolbeau-Mistassini, La Baie, mais aussi les territoires voisins. Cela suppose du logement pour les stagiaires, des ententes de transport, une rémunération de l'enseignement dans les cliniques privées.

L'attractivité globale du territoire. C'est ici que le dossier de la santé rejoint les autres nouvelles régionales. Quand on discute du prolongement de la route 170 à quatre voies divisées vers Alma, dont Radio-Canada rappelait récemment qu'il figure toujours dans les plans caquistes, on parle aussi de temps de déplacement pour un médecin qui habite Saguenay et travaille au Lac-Saint-Jean. Quand Mélanie Joly plaide pour l'implantation d'un laminoir près d'une aluminerie, possiblement au Saguenay–Lac-Saint-Jean, on parle d'emplois qualifiés pour les conjoints et conjointes des professionnels qu'on veut retenir. La rétention médicale est un enjeu de développement régional autant qu'un enjeu de santé.

Un projet dans un calendrier politique chargé

Le projet arrive dans une conjoncture particulière. Les relations entre Québec et les fédérations médicales ont été tendues par la réforme de la rémunération et par la volonté du gouvernement d'imposer des obligations de service aux nouveaux diplômés, notamment l'exigence de pratiquer dans le réseau public au début de la carrière. Ces mesures coercitives et l'approche incitative de la formation régionale poursuivent le même objectif, mais ne produisent pas les mêmes effets : la contrainte peut déplacer un médecin pour quelques années, l'attachement au territoire peut l'y garder trente ans.

S'ajoute le contexte électoral. À un an d'élections provinciales où les circonscriptions régionales — on pense à la lutte annoncée serrée dans Jonquière — seront disputées, tout projet de formation médicale en région devient un argument de campagne. Le risque, pour la population, est que le débat se limite à l'annonce plutôt qu'aux modalités : combien de places, à partir de quelle année, financées comment, avec quels lieux de stage, et sous quelle gouvernance universitaire.

Ce qu'il faudra surveiller

Pour juger de la portée réelle du projet, quelques indicateurs mériteront d'être suivis dans les prochains mois. D'abord, les autorisations : un nouveau programme de doctorat en médecine doit franchir des étapes d'agrément et obtenir un financement récurrent, ce qui n'est jamais une formalité. Ensuite, les critères d'admission : si l'on veut vraiment miser sur la provenance, il faut des mécanismes assumés de priorisation des candidatures régionales, et une réflexion sur les préalables collégiaux, souvent défavorables aux élèves des petits cégeps. Enfin, la résidence : former un médecin au baccalauréat sans places de résidence en médecine familiale dans la région revient à l'exporter au moment décisif de son parcours.

Le pari présenté à Alma est raisonnable et appuyé sur des données. Il n'est pas magique. Si la région gagne des places de formation sans gagner de logements pour les stagiaires, de postes pour les conjoints, de temps d'enseignement payé pour les médecins déjà en poste et de places de résidence, elle aura financé une belle porte d'entrée ouvrant sur un couloir vide. Le succès de l'affaire se mesurera moins au nombre d'admissions qu'au nombre de jeunes médecins qui, dix ans plus tard, auront encore leur adresse au Saguenay–Lac-Saint-Jean.