Affaires

Paramount Skydance et la Californie près d'une entente : la dernière serrure du rachat de Warner Bros. Discovery

Des pourparlers avancés entre Paramount Skydance et le procureur général Rob Bonta pourraient lever l'obstacle antitrust qui retarde la plus grosse fusion hollywoodienne depuis des années. Un dossier qui en dit long sur le nouveau rapport de force entre États et méga-groupes.

Paramount Skydance et la Californie près d'une entente : la dernière serrure du rachat de Warner Bros. Discovery

Ce n'est ni Washington, ni Bruxelles, ni un juge fédéral qui retient aujourd'hui la plus grosse consolidation hollywoodienne depuis le rachat de la Fox par Disney. C'est un bureau de procureur général d'État, à Sacramento. Et, selon ce qu'a rapporté vendredi le Wall Street Journal, information reprise par Variety et The Hollywood Reporter, ce verrou pourrait bientôt sauter.

Paramount Skydance, le groupe dirigé par David Ellison, serait engagé dans des « pourparlers avancés » avec le procureur général de la Californie, Rob Bonta, en vue de régler la poursuite antitrust portée par une douzaine d'États qui bloque son offre sur Warner Bros. Discovery. Un porte-parole de Paramount a refusé de commenter. Le bureau de M. Bonta s'est limité à rappeler que « d'éventuelles discussions de règlement sont confidentielles ». Rien n'est donc signé — mais la seule existence de ces négociations change la géométrie du dossier.

Une fusion géante, un obstacle inattendu

Rappelons la trame. Paramount, passé sous le contrôle de la famille Ellison en 2025 à la faveur de la fusion avec Skydance, s'est lancé à l'assaut de Warner Bros. Discovery au terme d'une bataille d'enchères où Netflix et Comcast ont été écartés. L'opération, évaluée à plusieurs dizaines de milliards de dollars, réunirait sous un même toit les studios Paramount Pictures et Warner Bros., les plateformes Paramount+ et HBO Max, CBS et un portefeuille de chaînes câblées incluant CNN, TNT, Discovery et une partie considérable des droits sportifs américains.

Sur le plan fédéral, l'administration Trump n'a pas manifesté d'hostilité — Larry Ellison, le père de David et bailleur de fonds de l'opération, entretient des relations notoirement cordiales avec la Maison-Blanche. C'est précisément ce qui a poussé les États à occuper le terrain. Une coalition emmenée par la Californie, avec une douzaine de juridictions, a saisi les tribunaux pour contester la transaction, invoquant les effets attendus sur la concurrence, sur les prix payés par les abonnés et sur la santé d'un écosystème de production dont Los Angeles reste le centre de gravité.

Pourquoi un État peut bloquer une fusion nationale

C'est le point que l'on comprend mal hors des États-Unis : le droit de la concurrence américain n'est pas un monopole fédéral. Le Clayton Act autorise explicitement les procureurs généraux d'État à poursuivre, pour le compte de leurs résidents, une opération de concentration susceptible de réduire substantiellement la concurrence. La Californie dispose en outre de sa propre loi, le Cartwright Act, dont la portée dépasse parfois celle du droit fédéral.

Un État peut donc attaquer une fusion que Washington a laissé passer. C'est arrivé en 2019 : une coalition emmenée par New York et la Californie avait tenté de faire échouer le mariage T-Mobile-Sprint après le feu vert du département de la Justice. Le juge fédéral Victor Marrero leur avait donné tort en février 2020, autorisant l'opération. Mais entre-temps, plusieurs États — dont la Californie — avaient négocié séparément des engagements : déploiement de réseau, maintien d'emplois, garanties tarifaires pour les clients à faible revenu. Le procès avait échoué, la négociation avait produit des résultats.

Le scénario qui se dessine pour Paramount Skydance est du même ordre. La Californie n'est probablement pas certaine de gagner au fond — les précédents de blocage judiciaire de fusions médiatiques sont rares, l'échec du recours fédéral contre AT&T-Time Warner en 2018 l'a montré — mais elle détient un pouvoir de nuisance temporel considérable. Or, dans une transaction financée par la dette et assortie d'échéances contractuelles, le temps coûte extrêmement cher. Chaque mois de litige érode la valeur de l'opération. C'est ce déséquilibre qui rend un règlement attrayant pour l'acquéreur.

Ce qu'un règlement pourrait contenir

À défaut de texte public, on peut raisonner à partir de ce que les États réclament habituellement dans ce genre de dossiers. Trois familles d'engagements sont plausibles.

D'abord, des engagements de production. La Californie a vu fondre le tournage sur son territoire au profit du Nouveau-Mexique, de la Géorgie, du Royaume-Uni ou du Canada. Sacramento a d'ailleurs élargi son crédit d'impôt au cinéma en 2025 pour endiguer l'hémorragie. Un règlement pourrait comporter des planchers de dépenses de production dans l'État sur plusieurs années, avec mécanisme de vérification.

Ensuite, des garanties d'emploi. Les fusions de studios se soldent invariablement par des suppressions de postes dans les fonctions redondantes : distribution, marketing, services corporatifs. Les syndicats d'Hollywood ont fait de cette question leur principal cheval de bataille contre l'opération. Un engagement de plafonnement ou de calendrier des licenciements, même limité dans le temps, serait un gain politique tangible pour le procureur général.

Enfin, des remèdes de nature concurrentielle : limites sur les hausses de prix des abonnements, obligation de continuer à concéder des licences de contenu à des tiers, voire cessions ciblées d'actifs. La question du journalisme est ici sensible : réunir CBS News et CNN sous une même direction concentre une part inédite de l'information télévisée nationale américaine. Ce type d'inquiétude relève traditionnellement de la Federal Communications Commission plutôt que du droit de la concurrence, mais un règlement d'État peut toujours y glisser des clauses d'indépendance éditoriale.

Le vrai signal : la fragmentation du contrôle des fusions

Ce dossier illustre une mutation de fond. Pendant quarante ans, le contrôle des concentrations aux États-Unis s'est joué entre deux agences fédérales et un petit nombre de juges. Le reflux de l'activisme fédéral, conjugué à des relations d'affaires visibles entre l'exécutif et certains acquéreurs, a déplacé le centre de gravité vers les capitales d'État. La Californie, le Colorado et l'État de Washington ont déjà démontré leur capacité de frappe en faisant échouer le rapprochement Kroger-Albertsons en 2024.

Pour les entreprises, cela signifie qu'une fusion n'est plus purgée par une seule autorisation. Il faut désormais composer avec une mosaïque de juridictions dont les priorités sont locales : emplois, prix à la consommation, présence industrielle. Les remèdes négociés ressemblent de moins en moins à des corrections de marché et de plus en plus à des contrats d'aménagement du territoire.

Cette évolution a ses critiques. Des juristes y voient un glissement vers une politique de la concurrence instrumentalisée, où un État monnaie son désistement contre des retombées locales sans lien direct avec le préjudice concurrentiel allégué. D'autres répliquent que les États font simplement le travail que les agences fédérales ont cessé d'accomplir.

La suite

Si l'entente se concrétise, elle ne réglera pas tout : les autres États plaignants devront décider de poursuivre seuls ou de se rallier. Un accord californien exercerait toutefois une pression considérable sur les récalcitrants, la Californie étant à la fois le plaignant le plus crédible sur le fond et le plus exposé économiquement.

Resterait ensuite la mécanique de clôture : approbations réglementaires résiduelles, transfert des licences de diffusion, financement. Et, une fois la fusion consommée, la question que tous les remèdes du monde ne résoudront pas — celle de savoir si un Hollywood réduit à quatre ou cinq acteurs géants produira encore autant de films, de séries et d'emplois qu'un Hollywood à huit.