Quelques jours après l'accident mortel survenu sur le chantier du parc éolien Pohénégamook–Picard–Saint-Antonin–Wolastokuk (PPAW), à Saint-Antonin, la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a posé ses conditions. Selon les informations rapportées par Infodimanche et par Radio-Canada, l'organisme exige des mesures correctives de l'employeur avant que les travaux reprennent. Il lui demande notamment de préciser ses mesures de protection contre les chutes.
Cette décision ne clôt pas le dossier, elle en ouvre plutôt un nouveau chapitre. Elle rappelle aussi qu'un grand projet énergétique, au-delà des mégawatts et des retombées promises, reste d'abord un milieu de travail où des gens risquent leur vie.
Ce que l'on sait
Les faits rendus publics jusqu'ici sont limités, et il convient de s'en tenir à ce qui a été rapporté. Un travailleur a perdu la vie sur le chantier de Saint-Antonin, dans la MRC de Rivière-du-Loup. La CNESST est intervenue, comme elle le fait systématiquement lors d'un accident mortel. Les mesures exigées, telles que décrites par Radio-Canada, visent spécifiquement la prévention des chutes, ce qui laisse entendre que le travail en hauteur est au cœur des préoccupations de l'organisme.
Plusieurs éléments demeurent toutefois inconnus à ce stade :
- les circonstances exactes de l'accident ;
- la séquence des événements ;
- les responsabilités de chacun des intervenants sur le chantier.
- les ancrages et les harnais ;
- les garde-corps ;
- les procédures d'accès aux structures ;
- la formation des travailleurs ;
- la planification du sauvetage en hauteur.
C'est l'enquête de la CNESST qui permettra, à terme, de les établir. Il serait prématuré d'en tirer des conclusions sur les causes.
Comment fonctionne l'intervention de la CNESST
Lorsqu'un accident grave ou mortel survient, la CNESST dépêche des inspecteurs sur les lieux. Ceux-ci peuvent ordonner l'arrêt de certains travaux et poser des scellés sur des équipements. Ils peuvent aussi exiger de l'employeur qu'il démontre, par écrit et de façon concrète, comment il compte éliminer le danger avant toute reprise.
C'est précisément ce qui se joue à Saint-Antonin. L'employeur doit préciser ses moyens de protection contre les chutes. Cela peut toucher, de façon générale :
La reprise des activités visées dépend de l'acceptation de ces mesures par l'inspecteur.
Cette étape est distincte de l'enquête proprement dite. L'enquête vise à déterminer les causes de l'accident et donne habituellement lieu, plusieurs mois plus tard, à un rapport public. On y trouve les constats de l'organisme et, le cas échéant, des recommandations destinées à l'ensemble d'une industrie. Les mesures correctives exigées dès maintenant servent à protéger les travailleurs qui retourneront sur le chantier, sans attendre ce rapport.
Selon les circonstances, un coroner peut aussi être appelé à se pencher sur un décès. Ses recommandations n'ont toutefois pas de force contraignante. Radio-Canada l'a d'ailleurs illustré récemment dans un tout autre dossier, celui de la sécurité routière sur l'autoroute 20 entre Rimouski et Mont-Joli. On y apprenait qu'un seul coroner avait recommandé la sécurisation de ce tronçon, malgré une vingtaine de décès depuis 2015. Ce rappel montre que le suivi des recommandations, une fois l'émotion passée, constitue souvent l'enjeu le plus difficile.
Le travail en hauteur, un risque bien connu
Les chutes de hauteur figurent depuis longtemps parmi les principales causes d'accidents graves et mortels dans le secteur de la construction. Le phénomène n'est pas propre au Québec : on l'observe dans la plupart des pays industrialisés. Les chantiers éoliens présentent à cet égard des défis particuliers.
Le montage d'une éolienne moderne suppose des interventions à plusieurs dizaines de mètres du sol. Les travailleurs doivent assembler les sections de tour, installer la nacelle et fixer les pales, dans des conditions souvent exposées au vent et aux intempéries. La coordination entre grutiers, monteurs et sous-traitants spécialisés est constante.
L'automne ajoute une contrainte supplémentaire. Les fenêtres météorologiques favorables au levage se raréfient à mesure que la saison avance. Les échéanciers poussent alors à profiter de chaque journée de travail possible. C'est précisément dans ce contexte que la rigueur des procédures de sécurité est la plus mise à l'épreuve, et que l'exigence de la CNESST prend tout son sens.
Un projet structurant pour le Témiscouata et Rivière-du-Loup
Le parc PPAW, comme son nom l'indique, s'étend sur le territoire de plusieurs municipalités du Témiscouata et de la MRC de Rivière-du-Loup. Son nom intègre aussi Wolastokuk, qui renvoie au territoire de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk.
Pour ces communautés, un tel chantier représente bien plus qu'une infrastructure énergétique. Il amène de l'emploi, une activité économique pour les entreprises locales et des revenus attendus pour les collectivités. Ces projets sont généralement présentés dans l'Est-du-Québec comme un levier de développement pour des territoires ruraux en quête de diversification économique.
L'accident vient rappeler l'autre face de cette médaille. La réussite d'un chantier ne se mesure pas seulement au respect des délais et des budgets, mais d'abord à la capacité de ramener chaque travailleur sain et sauf à la maison. Dans de petites communautés comme Saint-Antonin, où plusieurs travailleurs sont souvent des gens de la région, un drame de cette nature résonne bien au-delà des clôtures du chantier.
Ce qui reste à surveiller
Plusieurs questions demeurent ouvertes dans les semaines à venir.
La reprise des travaux. La première question concerne le calendrier et les conditions de la reprise. Tout dépend de la réponse de l'employeur aux exigences de la CNESST et de l'évaluation qu'en feront les inspecteurs. Il faudra voir si les mesures retenues se limitent au poste de travail concerné ou si elles entraînent une révision plus large des méthodes sur l'ensemble du parc.
L'enquête. Son rapport devra éclairer les causes de l'accident et établir s'il s'agit d'une défaillance d'équipement, d'une lacune de procédure, d'un problème de supervision ou d'une combinaison de facteurs. Ces conclusions seront utiles bien au-delà de Saint-Antonin. D'autres chantiers éoliens sont en cours ou en préparation ailleurs dans l'Est-du-Québec, et l'ensemble de cette industrie pourrait en tirer des leçons.
La transparence. Les promoteurs et les entrepreneurs ont tout intérêt à communiquer clairement avec la population et avec les travailleurs sur les changements apportés. Cette confiance a été durement éprouvée. Elle se reconstruit par des gestes vérifiables plutôt que par des déclarations générales.
En attendant, l'exigence de la CNESST pose un principe simple : aucun échéancier ne justifie de reprendre le travail en hauteur sans des protections clairement définies et démontrées. Pour la famille et les collègues du travailleur décédé, c'est le minimum. Pour l'ensemble du chantier, c'est désormais la condition de départ.
