Depuis vendredi, on n'entre plus aussi librement dans une partie du territoire de Pessamit. Des barrières ont été installées pour filtrer les allées et venues, une mesure exceptionnelle mise en place par la communauté innue située sur la rive nord du Saint-Laurent, entre Forestville et Baie-Comeau. Le reportage d'Étienne Parent, diffusé à Radio-Canada, en a fait état cette semaine : l'objectif assumé est d'empêcher l'entrée de visiteurs mal intentionnés, dans une communauté secouée par une série d'événements, dont l'agression violente de trois femmes il y a un mois.
Le geste est concret, visible, et il change la vie quotidienne de tout le monde : résidentes et résidents, travailleurs de passage, fournisseurs, pourvoiries, chasseurs, visiteurs. C'est précisément ce qui le rend significatif. Une communauté ne décide pas de contrôler l'accès à son territoire sur un coup de tête. Elle le fait quand le sentiment de sécurité s'est effondré et que les outils habituels paraissent insuffisants.
Ce qui s'est passé
Les faits connus publiquement restent volontairement limités, comme c'est souvent le cas lorsqu'une enquête criminelle est en cours et que des victimes doivent être protégées. Ce que l'on sait : trois femmes ont été agressées violemment à Pessamit il y a environ un mois, un événement qui a bouleversé la communauté et alimenté un climat d'insécurité persistant. D'autres incidents, évoqués de manière générale, ont contribué à ce climat.
Les barrières visent un objectif précis : reprendre un minimum de contrôle sur qui circule où, et à quel moment. Dans une communauté dont le territoire s'ouvre sur des chemins forestiers et des accès multiples, la question n'est pas théorique. On peut y entrer par la route 138, mais aussi par un réseau de chemins de gravier qui mènent aux camps, aux lacs, aux zones de chasse. Un poste de contrôle à l'entrée d'un secteur ne règle pas tout, mais il envoie un message clair et il crée un point de passage où l'on peut observer, noter, questionner.
Une pratique qui a des précédents
Le contrôle des accès n'est pas une nouveauté dans les communautés autochtones du Québec ni du Canada. Pendant la pandémie de COVID-19, en 2020 et en 2021, plusieurs communautés innues, atikamekw, anishinabes et mohawks ont installé des points de contrôle à leurs entrées pour limiter la circulation de personnes de l'extérieur, invoquant à la fois la vulnérabilité sanitaire de leurs populations et l'éloignement des services hospitaliers. Ces dispositifs, parfois contestés, ont été largement tolérés parce qu'ils répondaient à un risque documenté.
La logique ici est différente dans sa nature, mais semblable dans sa mécanique : à défaut d'une présence policière capable de couvrir en tout temps un vaste territoire, on réduit le nombre de portes d'entrée. C'est une réponse d'ingénierie sociale autant que de sécurité publique. Elle repose sur la mobilisation de gens du milieu, souvent bénévoles ou embauchés temporairement, et elle exige une organisation qui coûte cher et qui s'essouffle vite si elle doit durer des mois.
C'est là que la mesure devient révélatrice. Une barrière, c'est un aveu d'urgence. Ce n'est pas un modèle de sécurité durable.
Le fond du problème : des services étirés
Sur la Côte-Nord, les distances sont l'élément structurant de presque tout. Entre Tadoussac et Blanc-Sablon, la région couvre un territoire plus vaste que bien des pays européens, avec une population d'environ 90 000 personnes. Les corps policiers, les services sociaux, les refuges pour femmes, les intervenantes spécialisées : tout est réparti sur des centaines de kilomètres. Le délai d'intervention n'est pas une abstraction administrative, c'est une réalité vécue.
Le même constat vaut pour la santé. Radio-Canada rappelait récemment, dans un reportage de Jean-Sébastien Cloutier consacré à l'accès aux soins sur la Côte-Nord, que la région dépend régulièrement de personnel médical venu temporairement d'ailleurs pour maintenir ses services. Quand une communauté doit composer avec un traumatisme collectif, c'est aussi cette fragilité-là qui pèse : le soutien psychologique, l'accompagnement des victimes, le suivi à long terme demandent une continuité que les régions éloignées peinent à offrir.
Ajoutons que les services de police des Premières Nations au Québec fonctionnent depuis des années avec des ententes de financement tripartites, renouvelées par tranches, critiquées de longue date par les chefs pour leur caractère instable et leur statut de « programme » plutôt que de service essentiel. Dans ce contexte, un corps policier local dispose rarement des effectifs nécessaires pour assurer une surveillance continue d'un vaste territoire tout en répondant aux appels d'urgence.
Le nerf du dossier : la violence faite aux femmes
On ne peut pas lire cette histoire sans la replacer dans un enjeu plus large. Cette semaine, à l'occasion de la 45e Journée d'action contre la violence sexuelle faite aux femmes, le CALACS La Pointe du Jour inaugurait à Sept-Îles un banc-balançoire au Jardin du ruisseau Bois-Joli, un espace pensé pour le recueillement et pour ancrer cette lutte dans le quotidien. Radio-Canada rapportait que les défis restent majeurs sur le terrain, notamment sur le plan du recrutement d'intervenantes.
Les femmes et les filles autochtones subissent des taux de violence nettement plus élevés que la moyenne canadienne, un constat établi notamment par l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, dont le rapport final a été déposé en 2019. Les appels à la justice qui en découlent insistent sur la sécurité des communautés, le financement stable des services policiers autochtones et l'accès à des refuges. Sept ans plus tard, la mise en oeuvre demeure partielle.
Ce qui se joue à Pessamit n'est donc pas un fait divers isolé. C'est l'expression locale d'un déficit documenté depuis longtemps.
Et maintenant ?
Plusieurs questions restent ouvertes. Combien de temps les barrières resteront-elles en place ? Qui les tient, et avec quelles ressources ? Comment concilier ce filtrage avec la circulation légitime des travailleurs, des services et des visiteurs autorisés, en pleine saison de chasse ? Et surtout : quelle suite, une fois le dispositif levé ?
Une barrière protège un chemin. Elle ne remplace pas des effectifs policiers suffisants, un refuge accessible, des intervenantes formées présentes à demeure, ni un processus judiciaire qui aboutit. La communauté de Pessamit a posé un geste de protection immédiat, compréhensible et légitime. La vraie mesure de ce dossier viendra de ce qui sera mis en place derrière la barrière, quand l'attention médiatique se sera déplacée ailleurs.
