Depuis trois ans, la question de la « sécurité de l'intelligence artificielle » se discute surtout à Washington, à Londres, à Bruxelles et à Pékin. Ce sont là que se rédigent les cadres de tests, que naissent les instituts publics d'évaluation des modèles et que se négocient les engagements volontaires des grands laboratoires. Pendant ce temps, le continent qui compte la population la plus jeune et la croissance démographique la plus rapide de la planète consomme ces technologies sans participer à la définition de leurs garde-fous. C'est le constat au cœur d'une enquête du média Rest of World : les entreprises africaines se précipitent pour adopter des systèmes d'IA américains et chinois, en accordant très peu d'attention à leur sécurité, alors que des dirigeants du continent cherchent à faire entendre leur voix jusque dans les instances des Nations unies.
Une adoption rapide, des garde-fous importés
Le paradoxe est simple. Les banques, les télécommunicateurs, les plateformes de paiement mobile et les jeunes pousses de Lagos, de Nairobi, de Kigali ou du Caire intègrent des modèles de langage dans leurs services à la clientèle, leurs outils de notation de crédit ou leurs applications agricoles. Mais ces modèles sont conçus, entraînés et évalués ailleurs, selon des priorités qui ne sont pas celles du continent.
Selon Rest of World, l'enjeu de la sécurité passe largement au second plan dans cette course à l'adoption. Les entreprises veulent d'abord des outils performants et abordables. Qu'ils viennent de la Silicon Valley ou de Shenzhen importe moins que leur prix et leur disponibilité. Or, choisir un fournisseur, c'est aussi hériter de sa conception de ce qui est acceptable, de ce qui doit être filtré et de ce qui constitue un risque.
Cette dépendance n'est pas qu'une affaire de logiciels. L'Afrique dispose d'une part infime de la capacité mondiale de centres de données, souvent estimée à moins de 1 %. Le contraste est frappant au moment où, aux États-Unis, le débat porte sur la multiplication de ces installations géantes : The Verge rapporte qu'Amazon Web Services a publié un long plaidoyer avertissant les communautés américaines que bloquer les projets de centres de données nuirait à l'économie et à la sécurité nationale. Là où se trouvent les machines se trouve aussi une bonne partie du pouvoir de décision.
Le problème des langues, angle mort de la sécurité
L'un des arguments les plus concrets avancés par les chercheurs africains concerne les langues. Les tests de sécurité des grands modèles sont majoritairement réalisés en anglais, et dans une moindre mesure en mandarin, en français ou en espagnol. Le swahili, le haoussa, le yoruba, l'amharique ou le zoulou, parlés par des dizaines de millions de personnes, sont beaucoup moins couverts.
Ce n'est pas un détail technique. Des travaux universitaires publiés dès 2023 par des chercheurs de l'Université Brown ont montré qu'il était possible de contourner les protections de certains modèles en traduisant des requêtes malveillantes dans des langues peu dotées en données numériques. Autrement dit, un garde-fou qui fonctionne à San Francisco peut se révéler poreux à Addis-Abeba. Des communautés de recherche comme Masakhane, réseau panafricain consacré au traitement automatique des langues du continent, militent depuis des années pour que ces langues soient intégrées dès la conception des systèmes, et pas en fin de parcours.
Les erreurs factuelles posent un autre risque. The Verge décrivait récemment comment les « hallucinations » des agents conversationnels compliquent la vie des travailleurs de première ligne aux États-Unis, des clients arrivant convaincus d'informations erronées fournies par une IA. Transposé à des domaines comme la santé, le microcrédit ou l'information agricole, dans des langues mal maîtrisées par les modèles, le problème change d'échelle.
Une gouvernance mondiale qui s'est construite sans le continent
L'architecture internationale de la sécurité de l'IA s'est dessinée en quelques étapes. Le Royaume-Uni a organisé en novembre 2023 le sommet de Bletchley Park, suivi des rencontres de Séoul en 2024 et de Paris en 2025, puis d'un sommet en Inde en 2026. Plusieurs pays ont créé des instituts publics chargés d'évaluer les modèles les plus avancés et les ont regroupés dans un réseau international. Aucun pays africain ne figurait parmi les membres fondateurs de ce réseau.
Le Conseil de sécurité de l'ONU a tenu son premier débat consacré à l'intelligence artificielle en juillet 2023. Depuis, l'Assemblée générale a franchi un pas supplémentaire en créant, en 2025, un groupe scientifique international indépendant sur l'IA et un dialogue mondial sur sa gouvernance, deux mécanismes censés offrir une tribune plus large que les clubs restreints de pays technologiquement avancés. C'est dans ce contexte que des dirigeants africains, comme le relate Rest of World, cherchent à porter la question de la sécurité de l'IA au plus haut niveau multilatéral.
L'argument est autant politique que technique : si les règles sont fixées par ceux qui fabriquent les modèles, les pays qui les utilisent n'auront d'autre choix que de les subir. Et l'expérience africaine du numérique nourrit la méfiance. Le continent a déjà servi de réservoir de main-d'œuvre bon marché pour l'industrie de l'IA, notamment au Kenya, où des modérateurs de contenu employés par des sous-traitants ont dénoncé leurs conditions de travail en étiquetant des contenus violents pour entraîner des systèmes conversationnels.
Les initiatives africaines existent, mais manquent de moyens
L'Union africaine a adopté en 2024 une stratégie continentale sur l'intelligence artificielle, qui insiste sur une approche centrée sur le développement, l'inclusion et la protection des droits. Plusieurs États, dont le Rwanda, le Kenya, le Nigeria et l'Égypte, se sont dotés de stratégies nationales. En avril 2025, Kigali a accueilli un sommet mondial sur l'IA en Afrique, conclu par une déclaration commune et un projet de fonds continental destiné à financer l'infrastructure et les compétences.
Le fossé reste toutefois considérable entre ces ambitions et les ressources disponibles. Évaluer sérieusement un modèle de pointe exige de la puissance de calcul, des équipes spécialisées et un accès privilégié aux systèmes, que les grands laboratoires accordent surtout aux gouvernements qui pèsent dans leurs marchés ou leurs législations. Sans institut d'évaluation propre, sans capacité de calcul suffisante et sans poids réglementaire comparable à celui de l'Union européenne, les pays africains peinent à imposer leurs exigences.
La souveraineté numérique, un débat qui dépasse l'Afrique
La revendication africaine fait écho à une préoccupation partagée bien au-delà du continent. Même l'Europe, pourtant dotée d'un cadre juridique ambitieux avec sa loi sur l'IA, cherche à réduire sa dépendance envers les géants américains. Clubic rapporte ainsi que la Commission européenne teste une solution de rechange à Microsoft Teams, avec des résultats jusqu'ici peu convaincants auprès des utilisateurs. Si une puissance économique de cette taille éprouve autant de difficultés à s'affranchir des outils étrangers, on mesure l'ampleur du défi pour des pays dont les budgets de recherche sont bien plus modestes.
La différence, c'est que l'Afrique aborde la question sous l'angle de la sécurité autant que de la souveraineté. Il ne s'agit pas seulement de savoir qui possède la technologie, mais qui définit ce qu'est un usage sûr, dans quelles langues, pour quels contextes sociaux et avec quels mécanismes de recours en cas de préjudice.
Ce qui se joue maintenant
Les prochains mois diront si les nouveaux mécanismes onusiens offrent réellement une place aux pays du Sud ou s'ils resteront des forums consultatifs, pendant que les décisions concrètes continuent de se prendre dans les laboratoires privés et les capitales des grandes puissances. Pour les dirigeants africains, l'enjeu est double : obtenir que leurs priorités, comme la couverture linguistique, les usages à fort impact social et la protection des travailleurs, soient intégrées aux normes internationales, et bâtir sur place les compétences nécessaires pour vérifier eux-mêmes ce que promettent les fournisseurs.
La question posée par Rest of World, « qui décide si l'IA est sécuritaire ? », n'a pas encore de réponse satisfaisante. Mais elle force un constat : une sécurité définie par une poignée d'acteurs pour une poignée de marchés risque de laisser sans protection une part croissante des utilisateurs de la planète.
