Depuis le premier décollage d'avril 2023, tous les vols d'essai de Starship ont eu un point commun que le grand public remarque rarement : aucun n'était réellement orbital. Le véhicule était systématiquement placé sur une trajectoire dite transatmosphérique, c'est-à-dire un immense arc balistique qui atteignait la vitesse orbitale à quelques dizaines de mètres par seconde près, mais dont le point de chute restait fixé d'avance dans l'océan Indien ou le Pacifique. Le quatorzième essai, que SpaceX viserait pour le 28 septembre selon Engadget, changerait précisément ce paramètre : plusieurs tours de la Terre et une mission d'environ dix heures avant le retour.
La nuance peut sembler bureaucratique. Elle est en réalité au cœur de tout le programme.
Pourquoi « orbital » n'est pas un détail sémantique
Un arc balistique a un avantage énorme pour un véhicule en développement : il ne dépend pas du bon fonctionnement du vaisseau. Si les moteurs s'éteignent au mauvais moment, si l'électronique tombe, si la structure se déforme, l'engin retombe de toute façon dans une zone maritime inhabitée. C'est un filet de sécurité à la fois technique et réglementaire, qui a permis à SpaceX de faire voler du matériel manifestement immature sans mettre en jeu de zones peuplées.
Insérer Starship sur une orbite stable, même basse, fait basculer la logique. Le véhicule doit alors être capable de redescendre par ses propres moyens. Cela suppose un moteur Raptor qui se rallume après plusieurs heures dans le vide, un système de gestion des ergols cryogéniques capable de maintenir le méthane et l'oxygène liquides dans des réservoirs partiellement vides et soumis à des accélérations quasi nulles, et une avionique qui survit à un séjour prolongé hors de la protection relative de la basse atmosphère.
C'est le fameux problème du « ullage » et du ballottement : en microgravité, les liquides ne se rangent pas sagement au fond des réservoirs. Il faut les tasser, souvent par de petites poussées, pour que les turbopompes n'avalent pas de bulles au moment critique. SpaceX avait déjà tenté un rallumage bref en orbite lors d'essais antérieurs, mais un vol de dix heures impose une démonstration d'une autre nature : la tenue dans la durée.
Le vrai enjeu : le transfert d'ergols et la Lune
Cette étape n'est pas un exercice de style. Elle est le préalable obligé à la manœuvre la plus difficile du programme : le transfert de propergols cryogéniques d'un Starship à un autre, en orbite. Sans ce ravitaillement spatial, l'atterrisseur lunaire dérivé de Starship, retenu par la NASA pour déposer des astronautes sur la surface, n'a pas assez d'énergie pour quitter l'orbite terrestre. Or on ne transfère pas des centaines de tonnes de liquides à -180 °C entre deux véhicules si l'on n'a pas d'abord prouvé qu'un seul véhicule peut les garder stables pendant plusieurs heures.
Le calendrier américain rend l'affaire d'autant plus visible. Artemis II est passée : les témoignages recueillis par le quotidien argentin La Nación auprès de Victor Glover, pilote du vaisseau Orion, et de Christina Koch racontent un survol lunaire habité réussi, ponctué d'une cérémonie de décorations au Centre spatial Johnson à Houston. Le contraste est désormais frontal. La capsule qui emmène l'équipage autour de la Lune a volé; l'engin censé le poser au sol, lui, en est encore à démontrer qu'il peut faire le tour de la Terre et revenir.
La liste des validations encore ouvertes
Au-delà du rallumage en orbite, plusieurs points restent à cocher lors d'un vol de ce profil.
La protection thermique d'abord. Une rentrée depuis une orbite véritable, avec une désorbitation contrôlée, expose les tuiles céramiques et les zones de charnière des volets à des conditions plus représentatives que les rentrées d'essai précédentes. Les pertes de tuiles, les brûlures aux articulations et les déformations de volets ont été le fil rouge des vols antérieurs.
Ensuite l'environnement spatial : dix heures signifient plusieurs cycles jour-nuit orbitaux, donc des écarts thermiques violents sur une structure en acier inoxydable, des batteries à gérer, des ordinateurs à protéger des radiations, et une puissance électrique à produire sans panneaux solaires.
Enfin la récupération. SpaceX a normalisé le retour du premier étage sur les bras du pas de tir, mais la capture du vaisseau lui-même reste l'objectif suivant, et un profil orbital complique le ciblage : la fenêtre de désorbitation doit être calculée avec une précision qui n'a rien à voir avec un plongeon programmé au milieu de l'océan.
Il faut aussi rappeler une évidence : ces dates glissent. Le programme Starship a enchaîné les reports de quelques jours à plusieurs mois, pour des raisons allant d'un essai statique décevant à une autorisation de vol à réviser. Un tir annoncé pour le 28 septembre reste une cible, pas un engagement.
Un contraste saisissant avec l'autre SpaceX
Pendant que Starship cherche encore sa première orbite, la branche opérationnelle de l'entreprise tourne comme une chaîne de montage. Spaceflight Now relatait ces jours-ci le lancement de 27 satellites Starlink V2 Mini depuis Vandenberg, quatre-vingt-unième mission Starlink de l'année. Cette cadence est ce qui finance et crédibilise le pari Starship : d'un côté une machine industrielle rentabilisée, de l'autre un prototype géant en apprentissage.
Le reste du secteur, lui, n'attend pas. Rocket Lab a annoncé, par communiqué relayé par le Financial Post, la réussite de sa 96e mission Electron depuis la Nouvelle-Zélande, avec un satellite radar pour le japonais Synspective. En Europe, l'agence allemande DLR prépare son vol suborbital scientifique MAPHEUS-17 depuis Esrange, en Suède, dès le 1er octobre, selon European Spaceflight. Et la routine des vols habités continue de s'appuyer sur des véhicules éprouvés : la NASA confirmait l'amarrage du cargo russe Progress 96 au module Poisk de la Station spatiale internationale.
Surtout, la comparaison structurante est ailleurs. MarketWatch consacrait une analyse à la montée en puissance des acteurs chinois du lancement et des constellations, décrits comme en train de combler l'écart avec SpaceX tout en visant les marchés d'exportation. Plusieurs programmes de lanceurs réutilisables de grande taille sont en développement en Chine, et le pays multiplie les tirs commerciaux, y compris pour des charges industrielles, comme ces modules photovoltaïques envoyés en orbite par une fusée Kuaizhou-11 depuis Jiuquan. Ce rythme est l'une des raisons pour lesquelles Washington observe le calendrier Starship avec autant d'attention, jusque dans ses projets de défense spatiale : le bouclier antimissile Golden Dome, dont La Nación détaillait l'architecture de capteurs orbitaux, suppose des capacités de mise en orbite massives et bon marché.
Ce qu'un succès changerait vraiment
Si le vol se déroule comme annoncé, SpaceX n'aura pas « atteint Mars », ni même la Lune. L'entreprise aura franchi le seuil qui sépare un démonstrateur de rentrée atmosphérique d'un véritable véhicule spatial : capable de rester en orbite, de manœuvrer et de revenir sur commande. C'est à partir de là, et seulement de là, que deviennent possibles le déploiement de satellites Starlink de nouvelle génération depuis Starship, les démonstrations de ravitaillement orbital, puis les missions lunaires.
Si le vol échoue, le programme n'en sera pas anéanti — l'histoire de Starship est faite de destructions instructives. Mais chaque itération consomme du temps, et le temps est devenu la ressource la plus disputée du dossier.
