Il y a une dizaine d'années, un robot quadrupède capable de marcher sur un terrain accidenté coûtait le prix d'une maison et vivait dans un laboratoire universitaire ou militaire. Aujourd'hui, une machine du même genre se commande en ligne pour quelques milliers de dollars, arrive dans une boîte et danse sur une scène de gala télévisé. Entre les deux, il y a une entreprise : Unitree Robotics, établie à Hangzhou, dans l'est de la Chine.
Le quotidien brésilien Estadão, dans un portrait consacré au fabricant, rappelle l'ampleur de la percée : plus de 5 500 humanoïdes livrés en 2025, soit environ 32 % de toutes les unités vendues dans le monde selon les documents déposés par l'entreprise en vue de son entrée en Bourse. Autrement dit, près d'un humanoïde sur trois mis en circulation sur la planète sort des chaînes d'une société qui n'existait pas il y a dix ans.
D'une thèse de maîtrise à une usine
L'histoire d'Unitree commence avec Wang Xingxing, ingénieur formé en Chine, qui conçoit pendant ses études un petit quadrupède baptisé XDog, animé par des moteurs électriques plutôt que par les systèmes hydrauliques lourds et coûteux popularisés par Boston Dynamics. C'est le pari technique fondateur : renoncer à l'hydraulique, miser sur des actionneurs électriques conçus à l'interne, et industrialiser.
L'entreprise est fondée en 2016. Elle présente Laikago en 2017, puis une succession de modèles — A1, Aliengo, Go1, Go2, la série B destinée à l'industrie — en faisant chuter les prix d'un cran à chaque génération. Le Go2, robot quadrupède grand public, est annoncé par le fabricant à partir de quelques milliers de dollars américains, un ordre de grandeur en dessous de ce que réclamaient les machines comparables une décennie plus tôt. Sur son site, Unitree décline aujourd'hui une gamme complète : quadrupèdes de recherche, quadrupèdes industriels, humanoïdes, bras manipulateurs et composants vendus séparément.
Le virage humanoïde survient en 2023 avec le H1, une machine de taille adulte vendue autour de 90 000 $ US. Puis, en 2024, le G1, plus compact, annoncé à 16 000 $ US. En 2025, le R1, encore plus petit et plus léger, descend sous la barre des 6 000 $ US. Cette courbe de prix est le véritable produit d'Unitree : elle transforme un objet de démonstration en objet d'achat pour les laboratoires, les écoles d'ingénierie, les studios de contenu et, de plus en plus, les intégrateurs industriels.
La viralité comme stratégie industrielle
Unitree doit une part considérable de sa notoriété à des images. Des humanoïdes H1 exécutant une danse folklorique lors du gala du Nouvel An lunaire de la télévision publique chinoise en 2025, mouchoirs rouges à la main. Des saltos arrière. Des combats de boxe entre robots devant public. Des courses de fond où des machines bipèdes trébuchent, se relèvent et franchissent la ligne d'arrivée. Chacune de ces séquences a circulé par dizaines de millions de vues.
Ces démonstrations ne sont pas anodines. Elles prouvent, à peu de frais, la maîtrise d'un problème réellement difficile — l'équilibre dynamique d'un corps articulé sous contrainte — et elles fabriquent une demande. Elles entretiennent aussi une ambiguïté que les chercheurs commencent à documenter : un robot qui bouge comme un être vivant fascine autant qu'il met mal à l'aise. Une étude relayée par TechXplore conclut que le sentiment d'étrangeté suscité par les robots reste très personnel et subjectif, variable d'un individu à l'autre, ce qui rend hasardeuse toute règle générale sur « l'apparence acceptable » d'une machine humanoïde.
Il faut aussi lire ces vidéos pour ce qu'elles sont : des chorégraphies, souvent répétées, parfois téléopérées. Marcher, danser et encaisser un coup de poing ne signifie pas savoir plier du linge, brancher un câble ou travailler huit heures dans un entrepôt. L'écart entre la démonstration et la tâche économiquement utile demeure le principal point d'interrogation de tout le secteur.
Ce qui rend la baisse des prix possible
La compétitivité d'Unitree tient à une intégration verticale poussée : moteurs, réducteurs, cartes de commande et logiciels sont développés à l'interne, dans un écosystème manufacturier chinois où les composants de précision sont abondants et bon marché. C'est la même logique qui a permis à la Chine de dominer les drones civils.
Le reste de la filière suit. The Robot Report note que les investissements mondiaux en robotique ont atteint 4,9 milliards de dollars pour le seul mois d'août 2026, répartis sur 162 tours de financement. La même publication décrit le programme Arm Total Design for Physical AI, qui a réuni plus de 80 développeurs autour d'un cadre commun de capacités robotiques : signe que l'industrie cherche désormais des standards plutôt que des prototypes isolés. À Taïwan, QBit Semiconductor présente, selon RoboticsTomorrow, une gamme de puces dédiées au contrôle moteur — un « cervelet » robotique — visant précisément le marché de l'IA physique. Et MISUMI Americas a lancé un fonds de 50 millions de dollars pour financer la prochaine génération d'entreprises de matériel et de robotique.
Autrement dit, Unitree n'avance pas seule : elle profite d'une chaîne d'approvisionnement, d'un capital abondant et d'une couche logicielle qui se standardise.
Une entrée en Bourse et beaucoup de questions
La société a engagé un processus d'introduction en Bourse en Chine, appuyé par des investisseurs de premier plan du secteur technologique et automobile chinois. C'est ce dossier d'introduction qui a livré les chiffres de livraisons repris par l'Estadão. L'opération constituerait un test grandeur nature : les marchés devront évaluer une entreprise dont l'essentiel des revenus provient encore de la recherche, de l'éducation et du divertissement, davantage que de déploiements industriels massifs.
Car c'est là que la concurrence se joue vraiment. Les rivaux d'Unitree — Tesla avec Optimus, Figure AI, Agility Robotics, Boston Dynamics, UBTech ou AgiBot — visent tous le même horizon : l'usine, l'entrepôt, la logistique. Or dans ces environnements, la robotique qui fonctionne aujourd'hui n'est pas humanoïde. Geekplus, autre acteur chinois, vient d'ouvrir à Düsseldorf son premier laboratoire d'innovation européen consacré à la robotique d'entrepôt pilotée par l'IA, comme l'annonce un communiqué diffusé par PR Newswire : des robots mobiles à roues, spécialisés, rentables, très loin des bipèdes acrobatiques.
S'ajoutent des interrogations de sécurité. Des chercheurs indépendants ont publié des analyses de vulnérabilités affectant certains modèles d'Unitree, notamment liées à la connectivité sans fil et à la télémétrie, ce qui a alimenté la méfiance d'organismes publics occidentaux envers des machines équipées de caméras et de micros connectés. Pour une entreprise qui exporte, ce risque réputationnel pèse autant que les tarifs douaniers.
Ce que la trajectoire d'Unitree signifie
Le vrai basculement n'est pas qu'un robot chinois sache faire un salto. C'est qu'une plateforme locomotrice fiable soit devenue un produit de catalogue, que des équipes de recherche du monde entier achètent pour tester des politiques d'apprentissage, des systèmes de vision ou des algorithmes de marche. Les laboratoires n'ont plus à construire le corps : ils travaillent le cerveau.
Ce déplacement se lit partout. Des travaux relayés par AZoRobotics montrent qu'un mouvement vertical des hanches inspiré de la démarche humaine réduit d'environ 14 % l'énergie de marche modélisée d'un robot bipède. Ailleurs, des chercheurs conçoivent des machines capables de déplacer leur propre masse pour franchir la terre, une marche, puis l'eau. Dans l'espace, la jeune pousse new-yorkaise Icarus Robotics a testé sa plateforme volante Joy au Canada avant une démonstration prévue à bord de la Station spatiale internationale, rapporte SpaceNews.
Unitree n'a pas inventé la robotique à pattes. Elle en a fait une marchandise. Et c'est précisément ce qui, plus que n'importe quelle vidéo virale, est en train de redessiner le secteur.
