Quand un professeur choisit de qualifier son employeur de « porte tournante » pour les enseignants autochtones, la formule dépasse la simple critique interne. C'est ce qu'a rapporté Radio-Canada dans un reportage de sa section Espaces autochtones, publié à la fin d'octobre : des allégations de racisme et de mauvaises conditions de travail visent l'Université d'Ottawa, l'un des plus importants établissements bilingues du pays. Au-delà du cas précis, le dossier touche une question que bien des universités canadiennes peinent à régler : comment recruter des enseignants autochtones, mais surtout comment les garder.
Ce que rapporte Radio-Canada
Selon le reportage de Radio-Canada, un professeur décrit l'Université d'Ottawa comme un lieu où les enseignants autochtones arrivent, puis repartent, en un mouvement continu. L'image de la « porte tournante » suggère un problème structurel plutôt qu'une série de départs isolés : un établissement qui embauche, parfois avec fanfare, mais qui n'offre pas les conditions permettant à ces personnes de rester.
Une précision s'impose d'emblée. Il s'agit, à ce stade, d'allégations. Le reportage de Radio-Canada fait état de témoignages et d'une perception exprimée par un professeur ; il ne s'agit pas de conclusions d'une enquête indépendante ni d'une décision rendue par un tribunal ou un organisme de protection des droits de la personne. Dans un dossier de cette nature, la prudence est de mise : les faits précis, les chiffres de rétention et la réponse complète de l'établissement sont des éléments qu'il faudra suivre dans les prochaines semaines. Je m'en tiens ici à ce que le reportage permet d'établir, sans y ajouter de détails que je ne peux pas vérifier.
Pourquoi l'expression « porte tournante » est parlante
Le phénomène de la porte tournante est bien connu dans le monde du travail : on recrute pour répondre à une pression publique ou à une cible de diversité, mais l'environnement ne suit pas. Les personnes embauchées se retrouvent parfois isolées dans leur département, surchargées de tâches non reconnues et sollicitées pour représenter l'ensemble de leur communauté.
Dans le milieu universitaire, cette charge a un nom dans plusieurs rapports et études : le « fardeau invisible ». Un professeur autochtone est fréquemment appelé à siéger à de multiples comités, à conseiller des étudiants autochtones, à guider l'établissement dans ses démarches de réconciliation, le tout en plus de ses recherches et de son enseignement, et sans que ce travail pèse toujours dans l'évaluation de sa carrière. Quand s'ajoutent des incidents de racisme, qu'ils soient ouverts ou plus diffus, le départ devient une issue logique.
Un contexte de réconciliation qui crée des attentes
Les universités canadiennes se sont engagées, depuis le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation en 2015, à mieux accueillir les savoirs, les étudiants et les professeurs autochtones. Plusieurs ont adopté des plans d'action, créé des postes dédiés et affiché des cibles d'embauche. Ces engagements créent des attentes : lorsqu'un établissement se présente comme un leader en la matière, les écarts entre le discours et le vécu des personnes concernées deviennent d'autant plus visibles.
C'est là que se situe l'enjeu central du reportage de Radio-Canada. Embaucher n'est que la première étape. Sans mentorat, sans reconnaissance du travail communautaire, sans mécanismes de plainte jugés crédibles et sans environnement exempt de discrimination, les mesures de recrutement risquent de produire l'effet inverse de celui recherché : des départs qui entament la confiance et qui découragent d'autres candidats.
Une région où les frontières universitaires sont poreuses
Pourquoi ce dossier ottavien intéresse-t-il l'Outaouais ? Parce que la région de la capitale fonctionne comme un seul bassin de vie et de travail, de part et d'autre de la rivière des Outaouais. Des étudiants de Gatineau, de Chelsea ou de Aylmer fréquentent l'Université d'Ottawa. Des professeurs et des chargés de cours vivent d'un côté de la rivière et enseignent de l'autre. Et les communautés algonquines anishinabeg, dont le territoire traditionnel englobe l'ensemble de la vallée de l'Outaouais, ne connaissent pas la frontière provinciale.
Ce lien est réel et direct : ce qui se passe sur un campus ottavien touche des étudiants et des travailleurs de l'Outaouais québécois. Il ne faut toutefois pas en faire davantage que ce qu'il est. Les allégations visent un établissement ontarien, régi par le cadre juridique et institutionnel de l'Ontario ; elles ne disent rien, à elles seules, de la situation dans les établissements de l'Outaouais québécois, comme l'Université du Québec en Outaouais, pour lesquels il faudrait des données propres.
Ce que le dossier révèle sur la rétention
Le cœur du problème, au fond, est organisationnel. Les spécialistes des milieux de travail s'accordent généralement sur quelques leviers qui font la différence entre une embauche symbolique et une intégration durable :
- Des cohortes plutôt que des cas isolés. Un professeur autochtone seul dans un département porte seul le poids de l'adaptation. Embaucher en groupe réduit l'isolement.
- La reconnaissance du travail communautaire. Si le mentorat d'étudiants et la participation à des comités comptent dans les critères de promotion et de permanence, le fardeau invisible devient visible.
- Des mécanismes de plainte indépendants. Les personnes qui signalent un comportement discriminatoire doivent avoir confiance que leur démarche ne nuira pas à leur carrière.
- Des données publiques sur la rétention. Mesurer les départs et en comprendre les motifs permet de passer de l'impression à la preuve.
Aucun de ces éléments n'est propre à l'Université d'Ottawa. Ils reviennent dans la plupart des discussions sur l'équité en milieu universitaire au pays. Leur absence, ou leur application inégale, est précisément ce que l'expression « porte tournante » cherche à dénoncer.
La parole de l'établissement et la suite
Dans ce type de dossier, la réponse de l'institution est un élément déterminant. Les universités réagissent habituellement en rappelant leurs engagements, en évoquant des processus internes de traitement des plaintes et, parfois, en annonçant des examens ou des consultations. Le lecteur est en droit de s'attendre à ce que l'Université d'Ottawa précise comment elle entend répondre aux allégations rapportées par Radio-Canada, et de quelle manière elle compte mesurer, puis corriger, d'éventuelles failles dans l'accueil de son personnel autochtone.
Pour l'instant, le reportage de Radio-Canada pose la question plus qu'il ne la tranche. Il revient aux instances concernées, qu'il s'agisse de l'administration, des associations de professeurs ou d'éventuels organismes externes, d'établir les faits de manière rigoureuse. Une enquête indépendante, si elle est déclenchée, serait sans doute la voie la plus crédible pour dissiper le doute, dans un sens comme dans l'autre.
Ce qu'il faut retenir
Les allégations visant l'Université d'Ottawa rappellent qu'une politique de diversité se juge à la durée des carrières qu'elle permet, non au nombre d'annonces d'embauche. Elles interpellent un établissement ontarien, mais elles s'inscrivent dans une région de la capitale où étudiants, enseignants et communautés autochtones circulent de part et d'autre de la rivière. Reste à savoir ce que l'Université d'Ottawa répondra, et si les données sur la rétention de son personnel autochtone seront rendues publiques. C'est à ces deux signaux que l'on pourra mesurer le sérieux de la suite.
