Il y a des noms qui ressuscitent tous les cinq ans, comme des fantômes bienveillants du web d'avant. Winamp est de ceux-là. Le lecteur audio qui a accompagné la génération MP3, celui dont le slogan promettait qu'il « fouette vraiment le derrière du lama », annonce cette fois un retour d'un genre nouveau : non plus un logiciel à installer sur son ordinateur, mais un service d'écoute musicale en continu par abonnement mensuel, attendu en 2027. Selon Engadget, qui a relayé l'annonce, ce retour s'appuierait sur un partenariat avec Deezer pour la partie catalogue et infrastructure.
Autrement dit : la marque d'un côté, la plomberie de l'autre. C'est une stratégie classique dans l'industrie musicale numérique, et c'est aussi l'aveu implicite que construire aujourd'hui un service d'écoute en continu à partir de zéro relève de l'impossible.
Une marque plus vieille que la plupart de ses utilisateurs potentiels
Petit rappel pour celles et ceux qui n'ont pas connu les modems 56k. Winamp naît en 1997, développé par Justin Frankel et Dmitry Boldyrev au sein de Nullsoft. Le logiciel arrive au moment exact où deux phénomènes convergent : la compression MP3, qui rend les fichiers musicaux transportables, et les premiers réseaux d'échange de fichiers. Winamp devient l'interface par défaut de cette révolution sauvage. Léger, personnalisable à l'extrême grâce à ses habillages graphiques, doté d'un égaliseur et de visualisations psychédéliques, il accumule des dizaines de millions d'utilisateurs.
En 1999, AOL rachète Nullsoft pour une somme estimée à environ 80 millions de dollars américains en actions. La suite est un cas d'école étudié dans les écoles de gestion : un géant de l'internet grand public s'offre l'outil le plus populaire de son époque et ne parvient jamais à en faire quoi que ce soit. Les fondateurs partent, les versions successives s'alourdissent, la concurrence d'iTunes puis des services d'écoute en continu fait le reste. En 2013, AOL annonce l'arrêt pur et simple du logiciel.
S'ensuit une longue errance. La société belge Radionomy, spécialisée dans la radio en ligne, rachète la marque en 2014. Le développement redémarre par à-coups, avec des annonces régulières de renaissance et peu de livraisons concrètes. En 2024, la société propriétaire, devenue Llama Group, publie une partie du code source du lecteur sur une plateforme de développement collaboratif — une opération qui tourne à la controverse, la licence choisie interdisant en réalité les versions dérivées, ce qui heurte frontalement la culture du logiciel libre à laquelle elle prétendait s'adresser. Le dépôt finit par être retiré.
C'est donc une marque au capital affectif immense mais au crédit industriel entamé qui annonce aujourd'hui son retour.
Pourquoi Deezer, et pourquoi maintenant
Le choix du partenaire n'a rien d'anodin. Deezer, plateforme française lancée en 2007, occupe une position particulière : elle existe depuis presque aussi longtemps que Spotify, dispose d'un catalogue comparable de plusieurs dizaines de millions de titres, mais n'a jamais réussi à s'imposer comme le premier réflexe mondial. Sa part de marché reste très minoritaire face à Spotify, Apple Music, YouTube Music, Amazon Music et Tencent Music en Asie.
D'où une stratégie assumée depuis plusieurs années : la marque blanche. Plutôt que de dépenser des fortunes en acquisition d'abonnés, Deezer met son infrastructure à disposition de partenaires qui apportent, eux, leur clientèle et leur image — opérateurs télécoms, fabricants de matériel, distributeurs. Un service Winamp adossé à Deezer relèverait exactement de cette logique : Winamp apporte la nostalgie et l'interface, Deezer apporte les licences, les négociations avec les maisons de disques et les serveurs.
Car c'est bien là que se situe la barrière à l'entrée. Les droits musicaux constituent le poste de dépense écrasant de toute plateforme d'écoute en continu : environ deux tiers des revenus repartent vers les ayants droit. C'est cette structure de coûts qui explique pourquoi le secteur a mis près de vingt ans à dégager des profits, et pourquoi aucun nouvel entrant crédible n'est apparu depuis une décennie. Négocier avec les trois majors — Universal, Sony, Warner — suppose des garanties financières hors de portée d'une marque relancée.
Le pari de la nostalgie a ses limites
Reste la question qui fâche : qui paiera un abonnement mensuel pour écouter, via Winamp, exactement la même musique que sur Spotify ?
Les défenseurs du projet invoqueront la vague rétro qui traverse la culture numérique. Elle est réelle. Le vinyle connaît une croissance ininterrompue depuis une quinzaine d'années et a dépassé le CD en valeur sur plusieurs marchés occidentaux ; Les Numériques consacre désormais des comparatifs entiers aux platines abordables, signe que l'objet est redevenu un produit de grande consommation. La cassette audio elle-même a retrouvé un public de niche. Les interfaces « skeuomorphes », les filtres façon pellicule argentique, les appareils photo numériques des années 2000 revendus à prix d'or : la génération qui n'a pas connu ces objets les réinvestit comme marqueurs d'authenticité.
Mais la nostalgie technologique fonctionne surtout quand elle propose une expérience réellement différente. Le vinyle offre un rituel, un objet, une pochette. Une interface Winamp posée sur un catalogue Deezer n'offrirait, en l'état, qu'un habillage graphique. L'histoire récente est remplie de marques cultes relancées sur ce principe et rapidement retombées dans l'oubli : les tentatives de résurrection de Napster, passé de main en main jusqu'à devenir une enseigne vide, en sont l'illustration la plus parlante.
Ce que Winamp devrait apporter pour exister
Il existe pourtant un espace, étroit mais réel. Winamp n'a jamais été un simple lecteur : c'était un outil de gestion de bibliothèque locale. Or la grande frustration des mélomanes d'aujourd'hui est précisément l'impossibilité de mêler harmonieusement leurs fichiers personnels — enregistrements rares, albums retirés des plateformes, productions personnelles — au catalogue en continu. Un service hybride, capable de faire coexister listes de lecture locales et streaming, avec une gestion sérieuse des métadonnées et un égaliseur digne de ce nom, répondrait à un besoin que les géants du secteur ignorent superbement.
L'autre piste tient à la radio et à la création. Winamp, via son propriétaire issu du monde de la radio en ligne, avait lancé ces dernières années un espace destiné aux artistes, censé leur offrir une rémunération plus directe que le partage au prorata pratiqué par les plateformes. Cet axe-là — la relation directe entre créateurs et auditeurs, les abonnements de soutien, la diffusion de flux indépendants — constitue un terrain beaucoup moins occupé que celui du catalogue universel.
Un calendrier lointain, un secteur impitoyable
Annoncer un lancement en 2027 laisse beaucoup de temps aux commentateurs comme aux concurrents. D'ici là, Spotify aura poursuivi son déploiement de formules haute fidélité et d'outils de recommandation fondés sur l'intelligence artificielle, Apple continuera d'intégrer son service à son écosystème matériel, et les plateformes affronteront collectivement la question explosive des titres générés par IA qui inondent déjà leurs catalogues par centaines de milliers chaque mois.
Dans ce paysage, Winamp arrive avec un actif intangible : la reconnaissance immédiate d'un nom, et l'affection d'une cohorte d'utilisateurs aujourd'hui quadragénaires ou quinquagénaires, c'est-à-dire précisément la tranche d'âge qui dispose du pouvoir d'achat pour payer un abonnement. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus une stratégie.
La question n'est donc pas de savoir si Winamp peut renaître — techniquement, avec un partenaire comme Deezer, c'est faisable. Elle est de savoir si la marque a encore autre chose à offrir qu'un souvenir. Le lama a fait rire toute une génération ; il lui faudra désormais convaincre des gens qui paient déjà onze ou douze euros par mois ailleurs de changer d'habitude pour un logo.
