Politique

Allemagne : les revers régionaux de Friedrich Merz exposent les failles de sa stratégie face à l'AfD

Battu dans deux scrutins régionaux dimanche, le chancelier allemand promet de poursuivre des réformes économiques impopulaires. Son pari : que la croissance fasse reculer l'extrême droite avant 2029.

Allemagne : les revers régionaux de Friedrich Merz exposent les failles de sa stratégie face à l'AfD

Friedrich Merz a encaissé dimanche l'un des pires week-ends électoraux de sa jeune chancellerie. Deux scrutins régionaux, deux défaites, dont une que la CBC qualifie de revers historique pour son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU). Et pourtant, dès le soir même, le chancelier a répété qu'il ne changerait ni de cap ni de rythme : les réformes économiques annoncées, y compris les plus douloureuses, seront menées à terme.

Cette obstination n'est pas un caprice. Elle est le cœur d'un pari politique assumé depuis son arrivée au pouvoir : l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) se nourrit d'un pays qui décroche économiquement, donc c'est en relançant l'économie qu'on la fera reculer. Le problème, c'est que le calendrier de la croissance et celui des urnes ne coïncident pas.

Une série de revers qui commence à faire système

Depuis son entrée en fonction au printemps 2025, Friedrich Merz gouverne avec une coalition réduite à deux partenaires, la CDU-CSU et le Parti social-démocrate (SPD), sans le confort des grandes coalitions du passé. Sa majorité au Bundestag est étroite. Il l'avait d'ailleurs découvert brutalement lors de son élection à la chancellerie : premier chancelier de l'histoire de la République fédérale à échouer au premier tour du vote des députés, avant d'être élu au second le même jour.

Les élections régionales de cette année ont progressivement transformé cette fragilité parlementaire en fragilité politique. Dans les Länder de l'Est, l'AfD n'est plus une force de protestation : elle est devenue, dans plusieurs circonscriptions, le premier parti en voix, capable de rafler des mandats directs et de dicter l'agenda de la campagne. Dimanche, le scrutin s'est joué à la fois dans un Land de l'Est et dans la capitale fédérale, deux terrains très différents où la CDU espérait au minimum limiter les dégâts. Elle ne l'a pas fait.

Le scénario s'inscrit dans une tendance mesurée depuis des mois par les instituts de sondage allemands : au niveau fédéral, l'AfD talonne ou dépasse l'Union chrétienne-démocrate dans les intentions de vote, là où elle avait obtenu environ 20,8 % des suffrages aux législatives de février 2025, contre 28,5 % pour la CDU-CSU et 16,4 % pour le SPD. Autrement dit, le parti d'extrême droite a continué de croître après l'élection, alors même que le gouvernement Merz avait promis de le faire refluer.

Le pari économique : de la douleur maintenant, des résultats plus tard

L'argumentaire du chancelier est cohérent. L'Allemagne sort de plusieurs années de stagnation industrielle : coûts de l'énergie durablement plus élevés depuis la rupture avec le gaz russe, concurrence chinoise dans l'automobile et la chimie, bureaucratie lourde, vieillissement démographique qui pèse sur le système de retraites et sur le marché du travail. Le diagnostic fait à peu près consensus chez les économistes allemands. Ce sont les remèdes qui divisent.

Merz a déjà obtenu le plus spectaculaire : la réforme constitutionnelle du frein à l'endettement, adoptée en mars 2025 avant même son entrée en fonction, qui exempte une large part des dépenses de défense de la règle budgétaire et crée un fonds spécial de 500 milliards d'euros pour les infrastructures et le climat, étalé sur douze ans. C'était un renversement doctrinal majeur pour un dirigeant conservateur qui avait fait campagne sur la rigueur budgétaire — et l'AfD, comme une partie de sa propre base, le lui rappelle constamment.

La suite est plus périlleuse : refonte des retraites, révision des prestations sociales versées aux chômeurs de longue durée, allègements fiscaux pour les entreprises, baisse des coûts de l'électricité. Chacun de ces chantiers ouvre une ligne de fracture avec le SPD, qui refuse de porter l'étiquette du parti qui coupe dans l'État social, et avec l'aile jeune de la CDU-CSU, qui juge au contraire les compromis trop timides. Selon la CBC, Merz a explicitement reconnu que ces mesures seraient potentiellement douloureuses, tout en affirmant qu'il n'y avait pas d'alternative crédible.

Le calcul suppose que les électeurs acceptent d'attendre. Rien n'indique qu'ils le fassent. Les fonds d'infrastructure mettent des années à produire des chantiers visibles, les réformes du marché du travail des années à produire des emplois, tandis que les coupes sociales, elles, se sentent immédiatement.

La « Brandmauer » usée par les deux bouts

L'autre volet de la stratégie Merz est le durcissement sur l'immigration : contrôles renforcés aux frontières terrestres, refoulements, restrictions du regroupement familial, accélération des expulsions. L'idée est classique — occuper le terrain pour assécher l'électorat de l'extrême droite — mais son bilan est contesté. En Allemagne comme ailleurs en Europe, ce type de convergence tend surtout à valider le cadrage de l'adversaire : si la question migratoire est bien le problème central du pays, l'électeur va souvent vers l'original plutôt que vers la copie.

S'y ajoute une équation institutionnelle sans issue simple. La CDU maintient officiellement la « Brandmauer », le pare-feu interdisant toute coopération avec l'AfD. Mais ce mur devient arithmétiquement coûteux : quand l'extrême droite approche ou dépasse le tiers des sièges dans un parlement régional, les majorités alternatives exigent des attelages hétéroclites, parfois entre trois ou quatre formations, qui gouvernent mal et alimentent le récit du « cartel des partis » entretenu par l'AfD. Chaque coalition de blocage renforce ainsi le mouvement qu'elle prétend contenir.

Le contexte juridique n'arrange rien. L'Office fédéral de protection de la Constitution, le Verfassungsschutz, a classé l'AfD comme organisation extrémiste de droite avérée au printemps 2025, avant de suspendre les effets de cette qualification le temps d'une procédure judiciaire engagée par le parti. Ce feuilleton nourrit le débat récurrent sur une éventuelle procédure d'interdiction devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe — une option que Merz a toujours écartée, y voyant un cadeau politique offert à ses adversaires.

Une inquiétude qui dépasse Berlin

La fragilisation du chancelier allemand est suivie de près ailleurs en Europe, où elle se combine à l'instabilité française. Dans une analyse publiée par Arab News, l'avenir politique immédiat de Friedrich Merz est ainsi mis en balance avec un risque jugé encore plus lourd à moyen terme : la gouvernance de la France et la perspective d'une victoire du Rassemblement national, avec les spéculations que cela suscite jusque sur l'avenir de Christine Lagarde à la tête de la Banque centrale européenne.

Le couple franco-allemand est donc affaibli simultanément des deux côtés du Rhin, à un moment où l'Union européenne doit financer un réarmement massif, gérer sa relation commerciale avec Washington et arbitrer sa politique industrielle face à Pékin. Un chancelier contesté chez lui négocie moins bien à Bruxelles.

Ce qui se joue d'ici 2029

Merz n'a pas d'élection fédérale avant 2029, sauf accident de coalition. Cela lui laisse du temps — et c'est précisément sur ce temps qu'il mise. Mais deux forces jouent contre lui. La première est interne : à chaque défaite régionale, les voix conservatrices qui réclament l'abandon du pare-feu gagnent en audibilité, surtout dans les fédérations de l'Est. La seconde est sociale : les réformes annoncées frappent d'abord des catégories déjà surreprésentées dans l'électorat de l'AfD.

Le chancelier a choisi de tenir. La question n'est plus de savoir s'il y croit, mais si sa coalition, son parti et l'économie allemande tiendront le même rythme que lui.