Intelligence artificielle

Anthropic réserve 5 % de ses actions à un fonds d'intérêt public, entre idéal affiché et pression des marchés

L'éditeur de Claude veut loger 5 % de son capital dans un fonds d'intérêt public, notamment pour amortir les effets de l'IA sur l'emploi. Le geste intrigue, au moment où l'entreprise se rapproche des marchés financiers.

Anthropic réserve 5 % de ses actions à un fonds d'intérêt public, entre idéal affiché et pression des marchés

Une société d'intelligence artificielle qui promet de céder une partie de son capital à l'intérêt général : l'annonce d'Anthropic, relayée dimanche par TechCrunch et par le quotidien brésilien O Globo, a de quoi retenir l'attention. L'éditeur de l'assistant Claude affirme qu'il engagera 5 % de ses actions dans un nouveau « fonds d'intérêt public », destiné à financer des initiatives dites « d'intérêt collectif », dont des mesures pour atténuer l'effet de l'IA sur le marché du travail. Reste à savoir ce que ce geste recouvre vraiment, et pourquoi il survient maintenant.

Ce qui est annoncé, et ce qui ne l'est pas

Les faits publiés à ce stade sont minces. Selon TechCrunch, Anthropic s'engage à affecter 5 % de ses actions à ce fonds. O Globo précise que le véhicule permettra à l'entreprise de faire des dons à des projets relevant du « bien public », avec en tête la question de l'emploi. Les médias consultés ne détaillent pas, à ce jour, la gouvernance du fonds, son calendrier de versement ni la nature des actions concernées. Nous ne disposons pas non plus d'un montant : tout dépendra de la valeur que prendra l'entreprise, aujourd'hui non cotée.

Ces zones d'ombre comptent. Un fonds adossé à des actions n'est pas un chèque. Sa portée réelle dépend de qui le contrôle, de la liberté dont il disposera pour vendre ses titres, et des règles qui encadreront l'attribution des dons. Tant que ces paramètres ne sont pas publics, l'annonce reste une déclaration d'intention, même si elle est chiffrée.

Une entreprise qui se veut différente

Pour comprendre la portée symbolique du geste, il faut rappeler qu'Anthropic s'est toujours présentée comme une société à part. Elle a été fondée en 2021 par d'anciens d'OpenAI, avec la sécurité de l'IA comme argument central, et elle est constituée en société d'utilité publique (public benefit corporation), un statut qui l'autorise à tenir compte d'objectifs sociaux dans ses décisions, et pas seulement de l'intérêt des actionnaires. Ce statut existe depuis longtemps dans le droit de plusieurs États américains.

Le portrait que Le Figaro consacre à son cofondateur et directeur général, Dario Amodei, décrit un dirigeant « plus proche d'un chef religieux que d'un PDG » : un homme de 43 ans qui prêche la prudence tout en menant la course parmi les éditeurs d'IA. Le quotidien parle du « milliardaire le plus paradoxal de la Silicon Valley » et d'un idéaliste rattrapé par les marchés financiers. Le paradoxe est précisément là : plus l'entreprise grossit et se rapproche d'un éventuel passage en Bourse, plus la tension s'accentue entre sa mission déclarée et les attentes de ses investisseurs.

Dans ce contexte, un fonds d'intérêt public peut se lire de deux façons. Comme une manière de graver dans le capital même de l'entreprise des engagements qu'une simple charte ne garantit pas. Ou comme un geste de gouvernance et de réputation, qui rassure le public et les autorités au moment où l'entreprise s'apprête à lever des sommes considérables. Les deux lectures ne s'excluent pas.

Le travail, au centre du message

Le choix de mettre l'emploi en avant n'a rien d'anodin. Anthropic est l'une des voix les plus explicites de l'industrie sur les bouleversements à venir. Mon Carnet rapporte qu'un modèle interne de l'entreprise anticipe un produit intérieur brut américain qui pourrait atteindre 44 000 milliards de dollars américains d'ici 2030, contre un peu plus de 30 000 milliards actuellement, soit une hausse d'environ 50 %. Une telle prévision, si elle devait se vérifier, suppose une transformation profonde de la production et du travail, et elle ne dit rien de la façon dont les gains seraient répartis.

Sur le terrain, les premiers constats sont plus nuancés que la promesse d'automatisation. Le South China Morning Post raconte que, dans les entreprises asiatiques qui ont déployé des agents d'IA, ces « travailleurs numériques » ont souvent créé plus de travail que prévu : de nouvelles frictions, et une couche supplémentaire de supervision humaine. Le journal cite le cas d'une responsable marketing produit d'un grand groupe technologique de Shanghai qui se retrouve à gérer ces agents. L'automatisation n'élimine donc pas le travail d'un coup : elle le déplace, et c'est justement ce déplacement que les politiques publiques, ou un fonds privé, peinent à anticiper.

Le fonds d'Anthropic parle d'« atténuer » l'impact. Le verbe est prudent. Il ne s'agit ni de compenser des pertes d'emplois ni de financer un revenu de remplacement, du moins selon ce qui a été publié. Il faudra voir si le fonds soutient la formation, la recherche économique, des programmes de transition ou autre chose, car ces options ne produisent pas les mêmes effets.

Un geste dans un climat de défiance

L'annonce survient dans un débat où les entreprises d'IA sont soupçonnées de jouer sur les peurs. Dans une tribune au Monde, des spécialistes du secteur répondent à l'idée selon laquelle un « marketing de la peur » serait entretenu dans l'intérêt des entreprises. Ils estiment qu'une large partie de la communauté scientifique juge les risques significatifs et que cette thèse du marketing fait fi de menaces réelles.

Anthropic se trouve au cœur de cette controverse, puisqu'elle alimente elle-même l'inquiétude. The Guardian rapporte ainsi qu'elle s'alarme des « vers d'IA » autoréplicants, des programmes capables de se propager d'un système à l'autre. Selon le quotidien britannique, l'entreprise estime que de tels vers auraient besoin de capacités accrues sur des appareils moins puissants, mais que les tendances actuelles rendent la chose envisageable d'ici la fin de l'année. Que l'on y voie une mise en garde sincère ou un argument de vente, la ligne de partage est précisément celle que la tribune du Monde cherche à dépasser : un acteur peut à la fois vendre une technologie et croire à ses dangers.

C'est dans ce climat qu'un fonds d'intérêt public prend sa signification. Il permet à l'entreprise de montrer que son discours sur les risques s'accompagne d'un engagement matériel. Il l'expose aussi à une exigence nouvelle : celle de rendre des comptes sur l'usage des sommes et sur l'indépendance de ceux qui les distribuent.

Ce qu'il faudra surveiller

Trois points détermineront si le geste est structurant ou simplement symbolique.

D'abord, la gouvernance : qui siège au fonds, qui nomme ses administrateurs, et l'entreprise peut-elle en modifier les règles par la suite ? Un fonds dont les dirigeants de la société gardent le contrôle ne produit pas la même garantie qu'une structure indépendante.

Ensuite, la temporalité : des actions promises ne valent que si elles sont effectivement transférées, à des échéances précises et dans des conditions contraignantes. Les engagements philanthropiques de l'industrie technologique ont souvent été annoncés avec fanfare puis étalés sur de longues années.

Enfin, la comparaison : la démarche s'inscrit dans un modèle où l'entreprise s'engage à partager ses retombées plutôt qu'à les laisser à ses seuls actionnaires. Aucun des médias consultés ne mentionne d'initiative équivalente chez ses concurrents directs, et nous n'avons pas trouvé de source vérifiable permettant de comparer les montants ou les modalités.

Un signal plus qu'une solution

Il serait excessif de voir dans ce fonds une réponse à la hauteur des enjeux que décrit Anthropic elle-même. Si l'économie américaine devait réellement croître de moitié en quelques années grâce à l'IA, comme le suggère son modèle interne, 5 % du capital d'une seule entreprise ne suffirait pas à répartir les gains ni à protéger les travailleurs touchés. C'est le rôle des États, de la fiscalité et des systèmes de protection sociale, pas celui d'un fonds privé, aussi bien intentionné soit-il.

Mais le geste a une valeur de précédent. Il place sur la table l'idée qu'une entreprise d'IA de premier plan inscrive dans son propre capital une part destinée au bien commun, et il donne aux régulateurs, aux investisseurs et au public un point de référence pour juger les autres. Tout dépendra de ce que contiendront, une fois publiés, les documents constitutifs du fonds. C'est là, et non dans l'annonce, que se mesurera la différence entre un engagement et une opération de communication.