Pour la première fois depuis la fin du programme Apollo, les États-Unis s'apprêtent à départager, dans des conditions réelles, deux manières très différentes de se poser sur la Lune. D'un côté, le Starship de SpaceX, l'engin d'Elon Musk. De l'autre, l'atterrisseur de Blue Origin, l'entreprise de Jeff Bezos. La NASA entend les mettre à l'essai avant de choisir celui qui déposera des astronautes sur le sol lunaire. Les faits sont encore partiels, et plusieurs détails techniques restent à confirmer, mais le message est clair : la concurrence sera tranchée par des démonstrations, pas par des présentations.
Ce qui a été annoncé
Selon le quotidien EL NACIONAL, qui relate une conférence de presse tenue au Centre spatial Kennedy, en Floride, le directeur du programme Artemis, Jeremy Parsons, a exposé les plans des deux entreprises pour Artemis IV, la mission présentée comme celle du retour sur la Lune. Il a assuré que les deux sociétés préparent des alunissages avec astronautes en 2028.
De son côté, Fortune rapporte que l'administrateur de la NASA, Jared Isaacman, a affirmé vendredi que l'agence demeure sur la bonne voie pour lancer Artemis III l'été prochain. Cette mission servirait d'exercice d'amarrage en orbite avec les atterrisseurs lunaires d'Elon Musk et de Jeff Bezos. Autrement dit, avant tout alunissage habité, les deux engins devront démontrer qu'ils savent rejoindre et s'arrimer à un autre véhicule dans l'espace, une manœuvre indispensable à l'architecture du programme.
Il faut lire ces informations avec prudence. Les comptes rendus cités ici proviennent de médias qui rapportent des déclarations officielles, et le calendrier d'un programme spatial est par nature sujet à des glissements. La date de 2028 est un objectif affiché, non une promesse ferme.
Pourquoi deux atterrisseurs plutôt qu'un
Le programme Artemis repose sur une idée simple : confier à des entreprises privées le dernier maillon du voyage, celui qui mène de l'orbite lunaire à la surface, puis ramène l'équipage en orbite. La capsule Orion, développée par la NASA, transporte les astronautes de la Terre jusqu'aux abords de la Lune. L'atterrisseur, lui, fait la descente.
Maintenir deux fournisseurs en concurrence présente un double avantage. Il réduit le risque qu'un retard ou un échec technique paralyse l'ensemble du programme, et il pousse chaque équipe à tenir ses délais. L'agence américaine a d'ailleurs déjà montré, avec le transport de fret vers la Station spatiale internationale, qu'elle apprécie ce modèle de rivalité encadrée. La nouveauté tient à l'enjeu : il ne s'agit plus de livrer des caisses, mais de poser des humains.
Deux philosophies d'ingénierie
Les deux concepts divergent sur presque tous les plans. Le Starship est un engin de très grande taille, conçu pour être entièrement réutilisable et pour transporter une charge considérable. Sa mise au point exige toutefois des opérations complexes en orbite, notamment des ravitaillements en carburant entre véhicules, qui n'ont encore jamais été réalisés à cette échelle.
L'atterrisseur de Blue Origin suit une approche plus classique dans sa conception, avec un module dédié à la descente et à la remontée. Son développement a longtemps été moins visible publiquement, ce qui rend la comparaison avec le Starship plus difficile pour l'observateur extérieur.
La revue spécialisée Numerama signale, dans son récapitulatif scientifique de la semaine, que SpaceX prévoit « dans quelques semaines » de s'essayer à une voltige particulière avec le Starship. Les détails de cette manœuvre ne sont pas précisés dans le résumé disponible, et il convient donc de ne pas lui prêter plus de signification qu'elle n'en a : c'est un jalon d'essai parmi d'autres sur la route d'un engin encore en développement.
Ce que les essais devront prouver
Les essais annoncés visent à vérifier plusieurs capacités critiques. La première est la capacité à rejoindre un autre vaisseau et à s'y amarrer, ce que l'exercice d'Artemis III doit éprouver. La deuxième est la fiabilité des systèmes de maintien de la vie et de propulsion dans l'environnement lunaire. La troisième touche à la sécurité de l'équipage, qui reste le critère déterminant pour une agence échaudée par les accidents du passé.
La NASA n'a pas, à ce stade, rendu publique une grille de notation détaillée. On ignore donc comment elle pondérera la performance technique, le calendrier et le coût. Ce flou est normal à ce stade d'un processus de sélection, mais il laisse ouverte la question de la transparence du choix final.
Un contexte politique et industriel chargé
Cette compétition se déroule sur fond de dépendance croissante des États-Unis envers deux entrepreneurs fortunés. La même semaine, l'actualité a rappelé à quel point les infrastructures de SpaceX sont devenues stratégiques. Selon The Guardian et NPR, l'Ukraine a annoncé que le service Starlink et sa version militaire Starshield avaient retrouvé leur vitesse normale après plus d'une semaine de restrictions qui avaient perturbé des opérations sur le front. Elon Musk a affirmé, selon le New York Times, que l'Ukraine avait violé les règles d'utilisation du service. Cet épisode relève d'un tout autre dossier, celui de la guerre en Ukraine, mais il illustre une réalité qui éclaire le débat sur Artemis : confier des fonctions critiques à une entreprise privée suppose de composer avec ses décisions et ses humeurs.
Pour la NASA, la présence de deux fournisseurs agit précisément comme une assurance contre cette dépendance. Si l'un faillit, ou si les relations avec son dirigeant se tendent, l'autre reste en réserve.
La relève du programme
Le programme Artemis ne se résume pas à la technologie : il façonne aussi une génération de travailleurs. Le balado This Week In Space, dans son épisode 233 consacré à « la génération Artemis », a reçu une spécialiste de l'Universities Space Research Association pour parler de l'entrée dans la main-d'œuvre spatiale. Le sujet rappelle que ces missions s'étendent sur des années et mobilisent des milliers de personnes qui n'étaient pas nées lors des derniers pas sur la Lune.
Ce qu'il faut retenir
Le véritable enjeu des prochains mois n'est pas de désigner un gagnant dès maintenant, mais de vérifier que les deux engins tiennent leurs promesses en conditions réelles. L'exercice d'amarrage prévu avec Artemis III, à l'été prochain, constituera le premier test d'envergure. Un retard, une anomalie ou un désaccord sur les critères pourrait rebattre les cartes et repousser l'échéance de 2028.
Tant que ces essais n'ont pas eu lieu, il faut traiter les calendriers avec circonspection. L'histoire de l'exploration spatiale regorge d'échéances ambitieuses glissées d'un an ou deux. Ce qui est certain, en revanche, c'est que la NASA a choisi de décider sur la base d'épreuves concrètes, et que le retour d'astronautes sur la Lune se jouera désormais entre deux entreprises privées qui ne partagent ni la même conception ni la même culture industrielle.
