Le milliardaire Elon Musk a confirmé, cette semaine, que Tesla et SpaceX étudient un possible rapprochement. L'ampleur du projet donne le vertige : selon Quartz, SpaceX vaudrait environ 2 billions de dollars américains et Tesla environ 1,5 billion, soit un ensemble d'à peu près 3,6 billions si l'on retient la fourchette haute des estimations évoquées par le Financial Times. Une telle opération éclipserait tout regroupement d'entreprises jamais conclu. Elle survient pourtant au pire moment sur le plan de l'image : la filiale militaire de Starlink, Starshield, est au cœur d'une crise diplomatique en Ukraine.
Une fusion qui n'existe encore que sur le papier
Il faut d'abord mesurer ce qui est réellement connu. Selon Quartz, des comités spéciaux auraient été mis en place pour examiner l'idée, ce qui est la procédure habituelle lorsqu'un dirigeant se trouve des deux côtés de la table : les administrateurs indépendants doivent s'assurer que les actionnaires minoritaires ne sont pas lésés. France 24 rapporte que Musk a lancé cette perspective alors que SpaceX publiait des résultats trimestriels spectaculaires, avec, d'après Quartz, une croissance de 161 % de ses revenus. L'action de SpaceX aurait bondi d'environ 8 % à cette annonce, et celle de Tesla aurait gagné plus de 3 %.
Aucune offre formelle, aucun calendrier ni aucune structure d'échange d'actions n'ont été rendus publics à ce stade. Il s'agit d'une intention affichée, pas d'une transaction annoncée. Le Financial Times parle de « l'accord le plus audacieux » du milliardaire, en précisant que les actionnaires et les régulateurs du monde entier devront être convaincus. Cette précision compte : une fusion de cette taille toucherait à la fois l'automobile, l'intelligence artificielle, la robotique, les télécommunications par satellite et les lanceurs spatiaux, autant de secteurs où les autorités de concurrence, américaines comme européennes, ont leur mot à dire.
La logique industrielle : fusées, robots et puissance de calcul
Pourquoi réunir un constructeur de véhicules électriques et une entreprise de fusées ? L'argument de Musk repose sur une convergence technologique plus que sur une synergie évidente. Tesla développe des robots humanoïdes et des systèmes de conduite assistée qui exigent d'énormes capacités de calcul. SpaceX, que France 24 décrit comme une entreprise de fusées et d'intelligence artificielle, déploie la plus grande constellation de satellites au monde et en tire désormais des revenus massifs. Mettre ces actifs sous un même toit permettrait de mutualiser les puces, l'énergie, les données et, en théorie, le financement des investissements colossaux que réclame l'IA.
Les sceptiques y voient surtout un montage financier. Réunir deux sociétés à très forte valorisation permet de lever des capitaux plus facilement et de renforcer le contrôle d'un actionnaire central. Le risque, pour les investisseurs de Tesla, est de se retrouver dilués dans un conglomérat dont le moteur de croissance serait désormais spatial et militaire plutôt qu'automobile. Quartz relève par ailleurs que des financiers très exposés à l'écosystème Musk ont donné en garantie des titres de SpaceX et de Tesla pour obtenir des prêts, signe de l'imbrication croissante de ces actifs dans la finance mondiale.
Starshield, le révélateur d'un risque concentré
C'est précisément ce que la crise ukrainienne met en lumière. Selon le New York Times, Starshield, la déclinaison militaire de Starlink, a été brusquement ralentie à la mi-octobre, laissant des unités ukrainiennes vulnérables : des drones seraient tombés du ciel faute de liaison, et la défense antiaérienne aurait été affaiblie, d'après RFI. Kiev dit ne toujours pas savoir pourquoi le service a été bridé.
Les responsabilités se renvoient la balle. 01net rapporte que Donald Trump et Elon Musk rejettent toute implication. Le Wall Street Journal, repris par Le Figaro, affirme au contraire que Musk aurait lui-même ordonné de réduire l'accès, après en avoir discuté avec le président américain. Numerama précise que le secrétaire d'État Marco Rubio a déclaré mercredi que l'accès de l'Ukraine à Starlink dépendait de SpaceX et de son patron, ce qui revient à déplacer la responsabilité vers l'entreprise. Ces éléments reposent pour l'instant sur des sources journalistiques et des déclarations contradictoires : aucune version officielle ne tranche.
La Commission européenne, elle, a pris position. Selon Le Monde et RTP, Bruxelles a demandé mercredi à SpaceX de rétablir « de toute urgence » le plein accès de l'Ukraine à Starlink. L'épisode n'est pas sans précédent : l'enjeu de la dépendance d'un pays en guerre à l'égard d'une infrastructure privée a déjà été débattu depuis 2022. Mais il prend une autre dimension quand l'entreprise concernée s'apprête peut-être à absorber l'un des plus gros constructeurs automobiles de la planète.
Pourquoi les régulateurs regarderont de près
Une entité regroupant des satellites de communication, des services militaires, des véhicules, de l'IA et des robots poserait des questions inédites. Sur le plan de la sécurité nationale, les États-Unis dépendent déjà de SpaceX pour l'accès à l'orbite et pour des contrats de défense. Sur le plan de la concurrence, l'Europe s'inquiète de l'emprise de l'entreprise sur les télécommunications spatiales. Le Financial Times cite un eurodéputé, négociateur principal du Parlement européen sur la réforme des télécoms, selon lequel les ambitions de SpaceX pourraient être « dangereuses » pour l'Europe et qui plaide pour protéger le secteur européen des rivaux étrangers.
Ce contexte explique la prudence que suggèrent les comités spéciaux : plus l'opération est grosse, plus le dossier sera examiné sous l'angle de la gouvernance, des conflits d'intérêts et de la souveraineté. L'épisode Starshield nourrira inévitablement ces débats, car il illustre qu'une décision commerciale ou politique prise par une seule personne peut avoir des effets directs sur un champ de bataille.
Ce qu'il faut retenir
Pour l'instant, la fusion Tesla-SpaceX demeure une hypothèse, assortie de revenus spatiaux en forte croissance et d'une valorisation combinée sans équivalent. Mais elle se dessine dans un climat où la confiance envers les promesses de Musk est mise à l'épreuve : la crise de Starshield rappelle que ses entreprises ne sont plus de simples acteurs commerciaux, mais des maillons d'infrastructures critiques. Les prochaines semaines diront si les comités spéciaux concluent à un projet viable, si les actionnaires suivent et si les régulateurs américains et européens y voient un progrès industriel ou une concentration de pouvoir sans précédent. Dans l'intervalle, la question de l'accès de l'Ukraine à ses communications satellitaires, elle, reste ouverte et urgente.
