Des femmes partout, mais rarement derrière le ciseau. C'est le constat, presque statistique, qui a lancé « Visionnaires », la carte blanche confiée à l'artiste française Prune Nourry par le Petit Palais, à Paris. Au programme : dix-huit portraits sculptés pour autant de créatrices que l'histoire a laissées dans l'ombre.
Un chiffre de départ : 4 %
L'exposition est présentée du 20 octobre 2026 au 24 janvier 2027. Selon le dossier de presse du musée, les femmes y sont omniprésentes comme sujets, mais à peine 4 % des œuvres conservées sont signées par des artistes femmes. Le musée des beaux-arts de la Ville de Paris, inauguré en 1902, ne compte en outre que quatre sculptrices dans ses collections, comme le rapporte franceinfo.
C'est en explorant ces salles que Prune Nourry, 41 ans, a mesuré l'écart. Elle confie à franceinfo ne pas s'être attendue à un chiffre aussi bas. Dans un entretien accordé au magazine Numéro, elle explique avoir fait le même constat avec la commissaire, Sixtine de Saint-Léger : les femmes étaient très présentes comme muses, modèles ou allégories, très peu comme créatrices.
Le point de bascule, selon le dossier de presse, a été la découverte de Psyché sous l'empire du mystère (1889), de Hélène Bertaux, œuvre des collections du musée. Cette dernière fut la première femme à siéger au jury du Salon et a remporté une médaille d'or pour cette pièce. Sa découverte a servi de point de départ à toute l'exposition.
Un an d'enquête, dix-huit portraits
Pour donner corps au projet, l'artiste a demandé à trois historiennes de l'art de mener des recherches pendant un an. Leur mission : rassembler écrits et portraits photographiques de sculptrices de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, selon le Petit Palais. Numéro précise que les recherches ont conduit à une soixantaine de profils, dont dix-huit ont été retenus. Le critère : avoir travaillé à Paris, qui était alors une capitale artistique cosmopolite.
La liste mêle des noms connus et des destins presque effacés. On y trouve Käthe Kollwitz, Nancy Elizabeth Prophet, Hélène Bertaux, Jane Poupelet, Consuelo de Saint-Exupéry, Selma Hortense Burke, Daria Gamsaragan et Sarah Bernhardt, que l'on connaît surtout comme comédienne. Selon Sortiraparis, le parcours met aussi en lumière Hélène Bertaux, qui a obtenu en 1897 l'ouverture de cours de l'école des beaux-arts aux femmes, Jane Poupelet, qui a réalisé des masques pour les « gueules cassées », et la Suissesse Adèle d'Affry, qui suivait des cours d'anatomie déguisée en homme sous le nom de « Marcello ».
Cette géographie compte. Sortiraparis note des trajectoires internationales, de l'Allemagne à l'Arménie, en passant par la Chine avec Wang Jingyuan et par des artistes liées à la Renaissance de Harlem. Paris y apparaît moins comme un décor que comme un point de rencontre, où des femmes venues d'horizons très divers ont tenté de s'imposer dans un milieu dominé par des figures masculines.
Le plâtre, matériau des coulisses
Le choix du matériau est un geste à la fois esthétique et politique. Prune Nourry travaille principalement le plâtre, qui fait écho aux collections du musée, dont près de 70 % des sculptures sont des « plâtres d'atelier », indique le dossier de presse. Il s'agit d'une étape intermédiaire dans la création des versions finales, généralement coulées en bronze. Lorsque l'œuvre définitive a disparu, le plâtre reste la seule trace de l'œuvre et de son processus de création.
L'artiste le formule ainsi à Numéro : le plâtre l'intéresse parce que c'est le matériau des ateliers, des coulisses. Au fil des siècles, des plâtres ont traversé le temps alors que des bronzes ont parfois disparu. Le matériau devient ainsi une métaphore : ce qui était jugé secondaire a survécu, comme ces sculptrices que l'histoire officielle a reléguées au second plan. Dans l'entretien diffusé par RFI, l'artiste le présente comme un matériau tout aussi noble que le marbre ou la pierre.
Chaque buste est doté d'yeux en marbre blanc aux pupilles noires, inspirés de la statuaire polychrome du musée. Ces yeux sont aussi incrustés dans certains socles des collections permanentes. Le dossier de presse y voit un jeu de piste invitant à regarder autrement les œuvres. Les bustes, de 70 centimètres à 3,5 mètres de hauteur, sont disséminés de la galerie des sculptures au pavillon nord, jusque dans le jardin.
Camille Claudel en créatrice, des anonymes en creux
Quelques choix de mise en scène en disent long sur la démarche. Camille Claudel est la seule représentée en pied, drapée dans sa longue blouse d'atelier. « Elle apparaît ainsi en créatrice et non en muse », explique Prune Nourry à franceinfo. Le dossier de presse rappelle qu'en 1913, son frère Paul Claudel l'a fait interner, pour près de trente ans.
Pour les femmes dont on ne retrouve pas les noms sur les photographies d'archives, l'artiste a imaginé trois portraits « en creux », semblables à des moules de sculpteur. L'un est dédié aux artistes internées, comme Camille Claudel et Séraphine de Senlis. Selon franceinfo, ces visages non identifiables, imprimés en négatif dans le plâtre, symbolisent la disparition de ces femmes des annales de l'histoire de l'art. Pour ce volet, relate Numéro, l'artiste a cherché des traces de sculptrices dans les archives de la Salpêtrière.
Sur le parvis, Mothership accueille le public. Cette figure de 17 mètres sur 12, mi-femme enceinte, mi-coque de bateau en métal rouillé, évoque à la fois un corps humain, un animal et une carcasse navale, selon le dossier de presse. S'y ajoutent une vingtaine d'œuvres plus anciennes de l'artiste, notamment issues des séries Holy Daughters et Vénus, placées en dialogue avec les collections.
Des voix pour accompagner les visages
L'exposition ne se limite pas au visuel. Un audioguide hébergé sur Bloomberg Connects donne voix aux dix-huit sculptrices à partir de leurs lettres et de leurs écrits, incarnés par des artistes d'aujourd'hui, précise le Petit Palais. Numéro indique que Marion Cotillard les lit en français, Janelle Monáe et Laura Dern en anglais. L'accès se fait sur place par QR code, et l'entrée de l'exposition est gratuite.
Une journée d'étude, « Sculptrices, regards et représentations », est prévue le 6 novembre, d'après le programme du musée. Une rencontre avec Prune Nourry est aussi annoncée le 23 janvier 2027, jour de clôture de la programmation associée.
Réparer sans s'étiqueter
La démarche s'inscrit dans un mouvement plus large de relecture des collections muséales, mais Prune Nourry refuse d'en faire un étendard. Selon l'agence citée par Citoyens.com, elle réfute l'étiquette de féministe : le seul « -iste » dans lequel elle se reconnaît, dit-elle, est celui d'artiste. Elle affirme toutefois vouloir comprendre pourquoi certaines de ces femmes n'ont pas poursuivi leur carrière, et si celles qui ont continué avaient vraiment existé, puisqu'on ne les voyait pas dans les collections.
Elle replace aussi sa propre trajectoire dans cette filiation. Ces artistes sont, dit-elle, des visionnaires parce qu'elles ont pavé le chemin pour qu'elle puisse devenir sculptrice sans qu'on lui dise que c'est un métier d'homme, et étudier dans une école publique longtemps interdite aux femmes. Elle ajoute, à Numéro, que son rêve serait de reprendre l'exposition ailleurs, en montrant pour chaque femme son portrait et une ou plusieurs de ses œuvres.
Ce que l'exposition montre, et ce qu'elle ne résout pas
L'intérêt de « Visionnaires » tient à sa méthode autant qu'à son sujet. Plutôt que de présenter des œuvres retrouvées, l'artiste crée de nouvelles pièces pour combler un vide que le musée constate lui-même dans ses collections. Le geste est franc : il ne prétend pas réécrire l'histoire, mais rendre visible une absence, en s'appuyant sur des archives réelles et sur le travail de trois historiennes.
Limite assumée, aussi : les portraits sont des interprétations contemporaines, non des œuvres originales de ces sculptrices. Les œuvres de ces dernières n'apparaissent que ponctuellement dans le parcours, notamment celles des quatre créatrices déjà présentes dans les collections du Petit Palais. La suite, celle d'une redécouverte plus large de leurs sculptures, appartient désormais aux musées, aux chercheurs et au public. L'exposition, gratuite, reste visible à Paris jusqu'au 24 janvier 2027.
