Culture

Dracula, l'Empaleur et l'Europe de l'Est : le documentaire d'Arte relit cinq siècles de géopolitique

En ouverture d'une soirée spéciale Halloween, Arte retrace la vie de Vlad III, prince de Valachie mort en 1476. Derrière le vampire, un souverain pris entre l'Empire ottoman et le royaume de Hongrie.

Dracula, l'Empaleur et l'Europe de l'Est : le documentaire d'Arte relit cinq siècles de géopolitique

Chaque 31 octobre, Dracula revient hanter les écrans. Cette année, Arte lui offre pourtant un traitement inhabituel : en ouverture d'une soirée spéciale Halloween, la chaîne diffuse « Dracula : la véritable histoire », une biographie illustrée qui laisse la cape et les crocs au vestiaire pour s'intéresser à l'homme qui a servi de matrice au mythe. Selon la présentation du Monde, le film met en lumière le rôle fondateur de Vlad III, dit « l'Empaleur », prince de Valachie mort en 1476, présenté comme un combattant cruel. Et, surtout, il s'en sert comme d'une porte d'entrée pour lire cinq siècles d'histoire de l'Europe de l'Est.

Un prince coincé entre deux empires

Pour comprendre Vlad III, il faut d'abord regarder la carte du XVᵉ siècle. La Valachie, principauté située au nord du Danube, dans l'actuelle Roumanie, se trouve prise en étau entre deux puissances. Au sud, l'Empire ottoman, qui vient de s'emparer de Constantinople en 1453 et qui avance dans les Balkans. Au nord et à l'ouest, le royaume de Hongrie, qui se rêve en bouclier de la chrétienté et dont les rois cherchent à garder les princes valaques dans leur orbite.

Cette position explique l'essentiel de la trajectoire de Vlad. Son père, Vlad II, avait rejoint l'ordre du Dragon, une confrérie chevaleresque liée à la cour hongroise, d'où son surnom de « Dracul », le dragon. Le fils sera donc « Drăculea », littéralement le fils du dragon. Le nom de Dracula n'a ainsi rien de sulfureux à l'origine : il renvoie à une affiliation politique et militaire.

La jeunesse du futur prince illustre déjà la précarité de cette marge. Envoyé comme otage à la cour ottomane, il y séjourne durant plusieurs années, ce qui lui donne une connaissance intime de l'adversaire. Il règne ensuite à plusieurs reprises sur la Valachie, par intermittence, au gré des rapports de force régionaux, des coups de force des boyards et des alliances qui se font et se défont.

L'Empaleur, entre terreur politique et propagande

Le surnom qui lui est resté, « Țepeș » en roumain, l'Empaleur, renvoie à son supplice de prédilection, que l'historiographie lui attribue de façon massive. Dans un pays où les grandes familles de boyards pouvaient défaire un prince aussi aisément qu'elles l'avaient porté au pouvoir, la terreur a pu servir d'instrument de gouvernement : punir les nobles jugés déloyaux, décourager les trahisons, imposer un ordre dans une principauté instable.

Il faut toutefois manier ces récits avec précaution, et c'est tout l'intérêt d'une approche géopolitique. Une part importante de ce que l'on sait de la cruauté de Vlad provient de pamphlets diffusés dans l'espace germanique à la fin du XVᵉ siècle, notamment par des marchands saxons de Transylvanie avec lesquels le prince s'était brouillé, ainsi que de sources liées à la cour hongroise. Ces textes, imprimés et largement colportés, ont fabriqué une légende noire avant même que l'imprimerie ne soit devenue banale. La propagande est donc une arme dès cette époque, et l'image du tyran sanguinaire sert aussi les intérêts de ceux qui la fabriquent.

Le contraste est frappant avec la mémoire roumaine, qui voit plutôt en lui un souverain qui a défendu l'autonomie de sa principauté face à la poussée ottomane. Le même homme est un monstre dans un récit, un défenseur de la patrie dans l'autre. Cette double lecture, que la biographie d'Arte met en avant, dit moins de choses sur Vlad lui-même que sur la manière dont chaque camp raconte ses frontières.

Du prince au vampire : la fabrique d'un mythe

Le passage de l'historique au fantastique tient en grande partie à un roman. En 1897, l'écrivain irlandais Bram Stoker publie « Dracula » et installe le comte transylvanien au cœur de l'imaginaire occidental. Il n'a jamais mis les pieds en Europe de l'Est, a travaillé depuis des livres et des récits de voyage, et l'on discute encore de l'étendue réelle de ce qu'il savait de Vlad III. Ce que le roman exploite, en revanche, c'est un frisson très britannique de la fin de l'époque victorienne : celui d'un Orient oriental et menaçant, d'une région perçue comme archaïque, peuplée de superstitions et de seigneurs sans pitié, qui viendrait contaminer Londres.

Cette géographie imaginaire a la vie dure. Elle fait de la Transylvanie une sorte de décor générique de l'effroi, à mille lieues des réalités politiques qui ont façonné la région : les rivalités entre Habsbourg, Ottomans et princes locaux, les migrations, les langues, les confessions. Revenir au personnage historique, comme le fait le documentaire, revient à remettre de l'épaisseur là où le cinéma d'horreur a posé un décor de carton-pâte.

Pourquoi cette relecture parle aussi d'aujourd'hui

Le choix du mot « géopolitique » n'est pas anodin. La Valachie du XVᵉ siècle est un exemple presque d'école d'un espace-tampon, ce type de territoire dont le destin est décidé en partie par la proximité de plus grands que soi. Ses princes doivent sans cesse arbitrer entre allégeance et résistance, payer tribut ou lever des armées, chercher des alliés sans jamais pouvoir compter sur eux. Cette logique, on la retrouve, sous des formes très différentes, dans toute l'histoire de la région, des empires d'hier aux recompositions du XXᵉ siècle.

Le film d'Arte suit ce fil sur la longue durée, d'après la présentation du Monde, en reliant le XVᵉ siècle à ce que l'Europe de l'Est est devenue. Il ne s'agit pas de plaquer mécaniquement le passé sur le présent, ce que les historiens se gardent de faire, mais de montrer comment des peurs, des récits et des frontières se transmettent. Le vampire, au fond, est un révélateur : il condense l'angoisse que l'Occident projette sur ses marges orientales depuis des siècles.

Une soirée d'Halloween qui joue la carte du savoir

Le programme s'inscrit dans une tradition de la chaîne, qui aime s'emparer des grandes figures populaires pour les passer au crible de l'histoire. Dans la même veine documentaire que ses grands rendez-vous thématiques, Arte propose ici un pas de côté par rapport aux sorties horrifiques du week-end. Ailleurs, la fête se vit sur un registre plus ludique : HBO a par exemple publié par surprise sur HBO Max un épisode spécial d'Halloween de « It: Welcome to Derry », de trente minutes, situé des centaines d'années avant l'action de la série, comme le rapporte Variety. Le contraste illustre bien la double vie de la peur au petit écran, entre divertissement pur et exploration de ses racines.

Pour le téléspectateur curieux, l'intérêt de l'opération est de rappeler que les monstres ont presque toujours une adresse. Dracula n'est pas né dans un château hanté mais dans les rapports de force d'un coin de l'Europe où se jouait, au XVᵉ siècle, une partie décisive entre l'Orient et l'Occident. Savoir que le comte le plus célèbre de la fiction est l'enfant d'un prince bien réel, d'une propagande bien réelle et d'une géographie bien réelle, c'est regarder autrement la soirée du 31 octobre.

À retenir

  • Vlad III, prince de Valachie mort en 1476, est le point de départ historique du mythe de Dracula, dont le nom renvoie à l'ordre du Dragon auquel appartenait son père.
  • Sa réputation d'Empaleur doit beaucoup à des pamphlets de son époque, produits par ses adversaires : la légende noire est aussi un fait de propagande.
  • Le roman de Bram Stoker, en 1897, a transformé cette histoire en fantasme occidental sur l'Europe de l'Est.
  • Le documentaire d'Arte utilise cette trajectoire pour éclairer la position d'une région longtemps prise entre de grandes puissances.