Communication homme-machine

Aux HUG, un concert en réalité virtuelle pour alléger les longues heures de dialyse

À Genève, les patients dialysés peuvent s'évader au cœur d'un concert de l'Orchestre de la Suisse romande grâce à un casque immersif. Une expérience qui interroge la place de la machine dans le soin.

Aux HUG, un concert en réalité virtuelle pour alléger les longues heures de dialyse

Une salle de dialyse, des heures à rester immobile, un bras relié à une machine, et soudain l'acoustique dorée d'une grande salle de concert. C'est le pari que font les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui proposent depuis peu à leurs patients dialysés de s'évader au cœur d'un concert de l'Orchestre de la Suisse romande grâce à un casque de réalité virtuelle. Le quotidien suisse Le Temps a consacré un reportage à ce dispositif, dont le titre reprend la réaction d'un patient : « On se croirait au Victoria Hall », du nom de la salle emblématique de la ville.

Une formule qui dit l'ambition

« Faire sortir la maladie des murs » : la formule, lancée par Stéphane Chambon, coresponsable de l'unité néphrologique aux HUG, résume l'esprit du projet, selon Le Temps. L'idée n'est pas de remplacer le traitement, mais d'en modifier l'expérience. Pour qui doit passer plusieurs séances par semaine, souvent quatre heures à chaque fois, à proximité d'un appareil qui épure le sang à la place des reins, l'enjeu n'est pas seulement médical. Il est aussi psychologique : l'ennui, l'inconfort, l'anxiété et la douleur s'entremêlent, et la frontière entre ce qui relève du corps et ce qui relève de l'esprit n'est pas étanche.

C'est précisément là que la réalité virtuelle intervient. En occupant l'attention du patient avec un environnement sonore et visuel riche, on cherche à détourner son esprit des sensations désagréables. Le principe de la distraction comme outil antidouleur n'est pas nouveau en médecine ; il est depuis longtemps exploré dans des contextes variés, des soins aux grands brûlés à la préparation d'interventions. Ce que l'immersion apporte, c'est une intensité : le casque supprime la salle autour de soi et la remplace par une autre.

Pourquoi un concert, et pas un paysage

Le choix de la musique symphonique est révélateur. Beaucoup d'applications de réalité virtuelle à visée thérapeutique proposent des plages, des forêts ou des montagnes. Ici, c'est une institution culturelle locale, l'Orchestre de la Suisse romande, qui est mise à contribution, et le lieu évoqué par les patients, le Victoria Hall, est un repère familier pour les Genevois. L'expérience emprunte ainsi à la culture un pouvoir d'évasion plus chargé de sens qu'un simple décor apaisant.

On peut y voir une réponse à une critique fréquente de la technologie en santé : celle de la froideur. Un casque posé sur le visage d'un malade peut sembler déshumanisant. Un concert, au contraire, évoque la sortie, le plaisir partagé, la vie d'avant ou d'à côté. Le dispositif ne promet pas de guérison ; il promet un ailleurs, ce qui, pour des patients dont le quotidien est rythmé par la machine, n'est pas anodin.

Ce que dit la recherche sur l'expérience immersive

La communication homme-machine, discipline qui étudie la façon dont les personnes interagissent avec des systèmes numériques, s'intéresse de près à ces usages. Une étude récente déposée sur la plateforme arXiv, consacrée au visionnement collectif de récits à 360 degrés en réalité virtuelle sociale, rappelle un point essentiel : l'expérience immersive est encore majoritairement pensée et étudiée comme une activité individuelle, alors que le cinéma et le concert sont, par nature, des expériences sociales. Les auteurs examinent comment la disposition spatiale des spectateurs et leur familiarité mutuelle influencent le vécu d'un récit immersif.

Ce constat éclaire une limite et une piste pour le projet genevois. En dialyse, le patient est seul sous son casque, même si d'autres personnes sont dans la salle. La question de savoir si une expérience partagée, avec des proches ou d'autres patients, renforcerait l'effet apaisant reste ouverte. Le présent dispositif relève de l'immersion individuelle ; rien dans le reportage du Temps ne laisse entendre qu'une version collective soit envisagée, et il serait hasardeux de l'affirmer.

Un casque dans un paysage technologique en pleine effervescence

Ce type de projet s'inscrit dans un marché grand public très actif. La même semaine, l'actualité du secteur est riche : selon MIXED Reality News, Apple a lancé un film d'horreur immersif, Remnants, réalisé par Ti West et réservé à son casque Vision Pro ; le jeu Terry's Terraforming est sorti sur les casques Quest avec suivi des mains ; et le studio Arvore prépare Fabula Rasa, où le joueur doit convaincre des villageois par la parole grâce à des conversations animées par l'intelligence artificielle.

Ces œuvres relèvent du divertissement, mais elles partagent avec le dispositif genevois une même logique : le contenu prime sur la prouesse technique. Un casque n'a de valeur que par ce qu'on y vit. C'est aussi ce qui distingue une démonstration technologique d'un outil de soin crédible : le choix du programme, la durée, le confort, l'accompagnement par le personnel comptent autant que la résolution de l'image.

Les questions que le soin immersif soulève

Déployer la réalité virtuelle à l'hôpital pose des questions concrètes. Il faut d'abord garantir l'hygiène et la sécurité du matériel, porté sur le visage de patients souvent fragilisés. Il faut ensuite s'assurer que l'expérience convient à tous : certains supportent mal l'immersion, avec des vertiges ou des nausées, et d'autres ne souhaitent tout simplement pas se couper de leur environnement. Le consentement et la liberté de retirer le casque à tout moment sont des conditions de base.

La question des données se pose aussi, même si elle est moins visible. Les casques modernes captent des informations sur l'utilisateur, et la recherche explore par exemple des méthodes de vérification d'âge fondées sur des images du dos de la main, afin de protéger les mineurs en réalité étendue sans recourir à la reconnaissance faciale, comme le décrit une étude publiée sur arXiv. Si ce travail concerne la sécurité des enfants sur les plateformes grand public, il illustre un enjeu plus large : à mesure que ces appareils entrent dans des lieux sensibles comme l'hôpital, la protection de la vie privée ne peut plus être une réflexion après coup.

Ce qu'on ne sait pas encore

Il faut rester prudent sur l'efficacité réelle. Le reportage du Temps recueille des témoignages enthousiastes, comme celui qui donne son titre à l'article, mais un témoignage n'est pas une mesure. Pour savoir dans quelle proportion la douleur diminue, pour quels patients, et si l'effet se maintient au fil des séances, il faudrait des évaluations rigoureuses, idéalement comparant des groupes avec et sans casque. À ce stade, rien dans les éléments disponibles ne permet de chiffrer le bénéfice, et on se gardera de présenter l'initiative comme une solution démontrée à la douleur des dialyses.

Ce qui est, en revanche, clairement établi, c'est le besoin. La dialyse impose un rythme éprouvant et une dépendance durable à la machine. Toute piste qui rend ces heures moins pénibles, sans substitut médicamenteux ni effet secondaire lourd, mérite d'être testée sérieusement.

Une machine qui s'efface derrière l'expérience

C'est peut-être là le plus intéressant du point de vue de la communication homme-machine. La réussite d'une interface se mesure souvent à sa capacité à se faire oublier. Un casque qui fait croire qu'on est au Victoria Hall, alors qu'on est relié à un appareil de dialyse, réussit précisément quand le patient ne pense plus à lui. La technologie, ici, n'est pas le sujet : elle est le passage vers autre chose.

Le projet des HUG rappelle qu'une innovation numérique en santé se juge moins à son degré de sophistication qu'à son effet sur la personne qui la porte. Entre la promesse de « faire sortir la maladie des murs » et la preuve de son bénéfice, il reste un travail d'évaluation à mener. Mais l'intuition est solide : soigner, c'est aussi redonner un peu d'ailleurs à ceux que le traitement retient sur place.