Il y a des affaires qui refusent de se refermer. Celle de Wolfgang Beltracchi, l'homme qui a inondé le marché de l'art de fausses œuvres expressionnistes et surréalistes pendant près de quatre décennies, en offre un exemple saisissant. Selon le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui y consacre un commentaire au vitriol dans son feuilleton, le faussaire réclame désormais la restitution du « Rotes Bild mit Pferden » (« Tableau rouge aux chevaux »), cette toile même qui a précipité sa chute. Et il le fait devant la Cour fédérale de justice allemande, le Bundesgerichtshof, la plus haute instance en matière civile du pays.
Une toile devenue pièce à conviction
Pour comprendre l'audace de la démarche, il faut revenir sur la façon dont le système Beltracchi s'est effondré. Pendant des années, ce peintre autodidacte né en 1951 a fabriqué des tableaux « dans le style de » Max Ernst, Heinrich Campendonk, Fernand Léger, Max Pechstein et bien d'autres. Il ne copiait pas des œuvres existantes : il inventait des toiles que ces artistes auraient pu peindre, puis les faisait entrer sur le marché grâce à des histoires de provenance savamment fabriquées. Son épouse, Helene, jouait un rôle central dans ces récits, notamment en prétendant que les œuvres venaient de la collection de sa grand-mère.
C'est un détail technique qui a fini par le trahir. L'un des tableaux attribués à Campendonk, précisément le « Tableau rouge aux chevaux », contenait un pigment, du blanc de titane, que l'analyse a jugé incompatible avec l'époque supposée de sa création. Cette anomalie a conduit les experts à sonner l'alarme, puis les enquêteurs à remonter la filière. En 2011, le tribunal de Cologne a condamné Wolfgang Beltracchi à six ans de prison et sa femme à quatre ans, pour fraude en bande organisée. Les montants en jeu se chiffraient en dizaines de millions d'euros, et les spécialistes estiment que de nombreux faux circulent encore dans des collections privées et publiques.
Que veut vraiment le faussaire ?
La réclamation actuelle tient d'abord à une question de droit de propriété. Le faussaire soutient, en substance, qu'il demeure en droit de récupérer la toile qu'il a lui-même peinte. L'argument a quelque chose de vertigineux : celui qui a vendu un objet frauduleux voudrait aujourd'hui en redevenir le détenteur légitime, au nom de sa qualité de créateur matériel.
Le Frankfurter Allgemeine Zeitung ne cache pas son agacement. Son commentateur estime que Beltracchi devrait être le dernier à pouvoir accrocher ce « trophée » à son mur, et il souhaite que l'effronterie, qui a si souvent payé dans la carrière du personnage, trouve cette fois ses limites devant la justice. La formule résume bien le malaise : au-delà de la technique juridique, c'est la valeur symbolique de l'objet qui est en jeu. Rendre la toile à son auteur reviendrait à récompenser, d'une certaine manière, la tromperie qui lui a donné sa notoriété.
Le faux comme marchandise et comme légende
L'affaire touche à une ambiguïté bien connue du monde de l'art. Une fois démasqué, un faux de grande qualité acquiert souvent une seconde vie. Beltracchi lui-même en a tiré profit : après sa libération, il a publié des mémoires, participé à des documentaires, ouvert un atelier et vendu des œuvres signées de son propre nom, parfois à des prix élevés. Le crime, en quelque sorte, a nourri la marque. Sa notoriété tient à la fois à son talent de pasticheur et à l'humiliation infligée aux experts, aux galeristes et aux maisons de vente qui ont authentifié ou commercialisé ses fabrications.
C'est précisément ce que redoute la chronique allemande : qu'un jugement favorable consacre l'idée que l'imposture est une forme d'œuvre, et que le faussaire puisse, à terme, la monnayer en tant que telle. Des objets issus de l'escroquerie peuvent devenir des pièces de collection, voire des attractions muséales, comme l'ont montré d'autres affaires célèbres de faussaires. Mais ces cas se règlent d'ordinaire entre acquéreurs et institutions, non au bénéfice de celui qui a trompé.
Ce que le droit allemand tranchera
La Cour fédérale de justice n'est pas appelée à rejuger la fraude, déjà sanctionnée pénalement. Elle doit statuer sur un point précis : à qui revient le tableau saisi dans le cadre de la procédure, et selon quels principes. La question de fond est de savoir si l'auteur d'un faux peut invoquer un droit sur l'objet qu'il a fabriqué pour tromper, ou si les règles sur les produits d'infraction et sur la protection des acquéreurs lésés l'emportent.
Un arrêt défavorable à Beltracchi enverrait un signal net : l'objet d'une fraude ne se récupère pas par la voie civile. Un arrêt favorable, même nuancé, créerait un précédent embarrassant, susceptible d'être invoqué par d'autres faussaires et de compliquer la tâche des autorités chargées de retirer les faux du circuit. Dans tous les cas, la décision sera suivie de près par les juristes spécialisés en droit de l'art et par un marché toujours hanté par la question de l'authenticité.
Un symptôme plus large
Au-delà du cas personnel, cette affaire rappelle la fragilité des mécanismes d'expertise. Le scandale Beltracchi avait révélé combien l'authentification reposait sur la confiance, sur des réseaux de prestige et sur des histoires de provenance difficilement vérifiables. Quinze ans plus tard, malgré les progrès de l'analyse scientifique des pigments, des liants et des supports, le risque demeure : un faux bien conçu, accompagné d'un récit plausible, peut encore circuler longtemps avant d'être démasqué.
Pour le public, l'enjeu est aussi moral. L'art vit de croyance, et chaque faux démasqué abîme cette croyance. Que l'homme qui l'a si durablement entamée vienne maintenant demander qu'on lui rende l'une de ses pièces à conviction a quelque chose de provocateur, et le Frankfurter Allgemeine Zeitung a raison d'y voir un dernier numéro d'audace plutôt qu'une revendication innocente.
Il reste à attendre l'arrêt. Quelle que soit l'issue, l'épisode confirme que Wolfgang Beltracchi demeure, bien après sa condamnation, un artiste de la mise en scène : il a su transformer son propre échec en feuilleton judiciaire. Reste à savoir si les juges allemands accepteront de jouer le rôle que le scénario leur réserve.
