Un film présenté en ouverture d'un festival à Singapour est devenu, en quelques jours, un objet de querelle politique à Séoul. Le Festival international du film de Singapour (SGIFF) a décidé de conserver « The Assassin(s) », du réalisateur sud-coréen Hur Jin-ho, comme film d'ouverture, un jour après que l'ensemble des 109 députés du Parti du pouvoir du peuple (PPP), la formation conservatrice sud-coréenne, lui eurent demandé de le retirer de sa programmation. C'est ce que rapporte le magazine américain Variety.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Les faits établis sont peu nombreux, mais nets. Le SGIFF a confirmé, dans un communiqué publié mercredi, que le long métrage de Hur Jin-ho demeurait au programme d'ouverture. Selon Variety, le texte ne mentionne pas le PPP : il indique seulement que le festival est au courant des préoccupations exprimées. Le festival s'abstient donc de répondre frontalement à la demande des élus, une façon de ne ni les nommer ni leur donner satisfaction.
Ce que Variety ne détaille pas, dans l'extrait disponible, c'est le contenu précis du grief. Les titres du fil d'actualité consulté ne le précisent pas non plus, et il serait imprudent de le deviner. On s'en tiendra donc à ce qui est vérifiable : une demande collective, émanant de la totalité du groupe parlementaire d'un parti conservateur, adressée à un festival étranger afin qu'il écarte une œuvre sud-coréenne.
Cette unanimité est en soi un signal. Réunir les 109 élus d'un groupe derrière une même démarche relève d'une mobilisation concertée, et non d'une sortie isolée de quelques parlementaires. Elle indique que le film est perçu, au sein de ce parti, comme un enjeu politique de premier plan, et pas seulement comme une œuvre de divertissement.
Pourquoi un festival étranger se retrouve au centre du jeu
Que des élus s'adressent à un festival hors de leurs frontières pour obtenir le retrait d'un film n'est pas anodin. Les festivals internationaux jouent un rôle de vitrine : être programmé en ouverture offre à une œuvre une visibilité mondiale, une couverture de presse et une légitimité symbolique. Demander à un organisateur de renoncer à cette programmation, c'est tenter d'agir sur l'image que le cinéma sud-coréen projette hors du pays.
Le cinéma sud-coréen bénéficie depuis plus de vingt ans d'un rayonnement considérable, entretenu par des succès critiques et publics sur tous les continents. Cette réputation en fait un enjeu de soft power, et donc un terrain sur lequel les forces politiques cherchent à faire valoir leur lecture de ce que le pays doit montrer de lui-même. La démarche du PPP s'inscrit dans cette logique, quelle que soit la nature exacte de ses objections.
Hur Jin-ho n'est pas un cinéaste marginal. Son nom est associé, depuis la fin des années 1990, à un cinéma d'auteur accessible et reconnu en Corée du Sud. Qu'un film signé par lui fasse l'objet d'une telle offensive politique, au moment même de son lancement international, donne à l'épisode une portée qui dépasse le seul cas d'un titre.
La posture du festival : fermeté sans polémique
Le choix de communication du SGIFF mérite d'être relevé. Plutôt que d'entrer dans un échange public avec des parlementaires étrangers, le festival affirme sa décision par un communiqué sobre, qui ne nomme pas le parti. Cette retenue répond à un équilibre classique pour une manifestation internationale : défendre son indépendance éditoriale sans transformer la soirée d'ouverture en tribune diplomatique.
Elle est aussi pragmatique. Un festival dépend de la bonne volonté des industries, des distributeurs et des artistes qui acceptent d'y présenter leurs œuvres. Céder à une pression politique extérieure créerait un précédent : n'importe quel groupe d'élus, dans n'importe quel pays, pourrait désormais exiger qu'une œuvre soit déprogrammée. Maintenir le film, même discrètement, revient à protéger ce principe pour l'avenir.
La formule retenue laisse par ailleurs une porte ouverte. En reconnaissant avoir pris connaissance des préoccupations sans les commenter, le festival évite de fermer le dialogue, tout en signifiant que sa programmation n'est pas négociable sous la pression.
Une dynamique connue : quand l'art devient un enjeu partisan
L'épisode rejoint une série de tensions bien documentées entre création et pouvoir politique dans de nombreux pays. Des films, des livres ou des expositions se retrouvent régulièrement pris à partie par des élus qui y voient une atteinte à leurs valeurs ou à leur lecture de l'histoire. Les issues varient : retrait, maintien, compromis, ou simple aggravation de la controverse.
Une constante se dégage cependant : la contestation publique d'une œuvre tend à en accroître la notoriété. Un film d'ouverture qu'un parti entier a tenté de faire disparaître de l'affiche attire mécaniquement l'attention de la presse et du public, y compris de spectateurs qui ne l'auraient pas remarqué autrement. Les organisateurs le savent, et c'est l'une des raisons pour lesquelles les festivals résistent le plus souvent à ce type de demande.
Il faut toutefois rester prudent sur ce qui reste à venir. L'article de Variety s'arrête à la décision du festival. On ignore, à ce stade, si le PPP maintiendra sa pression, s'il cherchera d'autres leviers, ou si le film sera effectivement projeté dans les conditions prévues. Toute prédiction serait spéculative.
Ce qu'il faut retenir
Trois éléments structurent ce dossier. D'abord, la mobilisation de 109 élus d'un même parti contre un film montre que la culture demeure un terrain de confrontation politique majeur en Corée du Sud. Ensuite, la décision du SGIFF illustre l'attachement des grands festivals à leur autonomie de programmation. Enfin, le choix de ne pas nommer le PPP dans le communiqué traduit une volonté d'éviter l'escalade, sans pour autant céder.
La suite dépendra de la réaction de Séoul et du déroulement de la soirée d'ouverture. D'ici là, « The Assassin(s) » aura gagné, à son corps défendant, une exposition que sa seule sélection n'aurait peut-être pas suffi à lui procurer.
