Il n'y a pas eu d'explosion, pas de débris, pas d'image spectaculaire. Et pourtant, deux annonces faites à quelques jours d'intervalle disent la même chose : la compétition militaire en orbite ne passe plus d'abord par des missiles antisatellites, mais par des ondes radio. D'un côté, le Royaume-Uni a annoncé la création d'un nouvel escadron militaire spatial chargé de protéger ses satellites, comme l'a rapporté Phys.org. De l'autre, la Chine a placé en orbite, depuis la base de Jiuquan, ses premiers satellites commerciaux de radiopistage, trois engins baptisés Diting-01, dans ce que le South China Morning Post décrit comme un bond en avant dans la guerre électronique spatiale.
Les deux gestes sont symétriques. L'un vise à entendre ce qui émet depuis la Terre et l'espace. L'autre vise à ne pas devenir sourd et aveugle si quelqu'un vous brouille.
Un escadron pour surveiller ses propres satellites
La décision britannique s'inscrit dans une trajectoire entamée en 2021 avec la création du UK Space Command, un commandement interarmées qui regroupe Royal Air Force, armée de terre, marine et personnel civil. L'objectif affiché de ce nouvel escadron est défensif : détecter les tentatives d'interférence, caractériser leur origine, protéger les liaisons dont dépendent les forces armées et une partie des infrastructures civiles.
Ce vocabulaire mérite une traduction concrète. Un satellite militaire ou commercial n'est vulnérable que très marginalement à une attaque physique : il faudrait un intercepteur, une manoeuvre coûteuse, un incident diplomatique majeur et un nuage de débris qui pénaliserait aussi l'agresseur. En revanche, le segment le plus fragile d'un système spatial n'est pas le satellite lui-même, c'est le lien : la montée de commande, la descente de données, le signal de navigation. Brouiller, leurrer ou intercepter ce lien coûte peu, ne laisse pas de trace balistique et se nie facilement.
D'où la logique d'un escadron dédié : sans capacité de mesure, un État ne sait même pas qu'il est attaqué. Il constate seulement que ses terminaux décrochent, que ses positions GPS dérivent, que sa liaison satellitaire se dégrade. La première mission de ce type d'unité est donc de produire de la preuve technique : fréquence, puissance, forme d'onde, azimut d'émission.
Diting, la bête qui entend tout
La contrepartie chinoise est, elle, tournée vers l'écoute. Le nom Diting renvoie à une créature de la mythologie chinoise réputée capable de tout entendre. Selon le South China Morning Post, la constellation, lancée par une fusée Lijian-1 aux côtés d'autres charges utiles, doit assurer du radiopistage : repérer, géolocaliser et caractériser des émetteurs radio depuis l'orbite basse.
Cette discipline, le renseignement d'origine électromagnétique, est ancienne. Les grandes puissances écoutent depuis l'espace depuis les années 1960. Ce qui change, c'est l'échelle et le statut : quand la fonction migre vers des constellations nombreuses, à bas coût, opérées par des acteurs présentés comme commerciaux, elle devient un service. Aux États-Unis, des entreprises comme HawkEye 360 ont ouvert cette voie en vendant de la géolocalisation d'émetteurs — utile pour traquer la pêche illégale ou les navires qui coupent leur transpondeur, utile aussi pour cartographier des radars militaires.
Une constellation d'écoute permet trois choses. Détecter des émetteurs qui ne veulent pas être vus. Établir l'ordre de bataille électromagnétique d'un adversaire, c'est-à-dire l'inventaire de ses radars et de ses réseaux. Et, en cas de crise, fournir des coordonnées de ciblage en quasi-temps réel. C'est pourquoi la ligne entre commercial et militaire y est particulièrement floue.
Le brouillage n'est plus une hypothèse
Ce basculement ne relève pas de la prospective. Le jour de l'invasion de l'Ukraine, en février 2022, une cyberattaque contre le réseau KA-SAT de Viasat a mis hors service des dizaines de milliers de modems en Europe, y compris des éoliennes allemandes qui s'y appuyaient pour la télémaintenance. Depuis, les autorités aériennes de plusieurs pays baltes et nordiques signalent régulièrement des perturbations du signal GNSS dans la région de la mer Baltique, avec des effets sur la navigation aérienne et maritime. Des opérateurs de télévision par satellite ont documenté des brouillages de transpondeurs affectant des chaînes diffusées vers le Moyen-Orient et l'Europe.
Les travaux publics de la Secure World Foundation, qui publie chaque année un état des capacités contre-spatiales dans le monde, décrivent le même paysage : les armes cinétiques restent rares et politiquement coûteuses, alors que le brouillage, le leurrage et les cyberattaques sont employés de façon courante, dans une zone grise où l'attribution est difficile et la riposte peu évidente.
S'y ajoute une autre forme de pression : la manoeuvre. Depuis une dizaine d'années, des satellites russes de la série Louch-Olymp ont été observés en train de se rapprocher de satellites de télécommunications occidentaux, un épisode ayant conduit la France à dénoncer publiquement, en 2018, une tentative d'espionnage visant le satellite franco-italien Athena-Fidus. Se placer à quelques kilomètres d'un satellite géostationnaire permet d'écouter ses faisceaux descendants. Là encore, il s'agit d'électromagnétisme, pas de balistique.
Ce que les États achètent réellement
Derrière ces annonces, les budgets suivent trois axes.
La connaissance de la situation spatiale d'abord : radars, télescopes, capteurs en orbite, pour savoir qui est où et qui fait quoi. Sans cette base, aucune défense n'est possible, et l'orbite basse se remplit vite — dizaines de milliers d'objets suivis, constellations commerciales en expansion continue.
La résilience ensuite. C'est l'argument le plus solide en faveur des grandes constellations : un système réparti sur des centaines de satellites est beaucoup plus difficile à neutraliser qu'un satellite unique très performant. S'y ajoutent le chiffrement des liaisons, les antennes à faisceaux orientables capables d'atténuer un brouilleur, et les récepteurs de navigation multi-constellations, plus difficiles à leurrer.
Enfin, la capacité offensive, rarement décrite en détail. Les États-Unis assument une partie de ce volet : la US Space Force dispose d'unités de guerre électronique et a déployé des systèmes de brouillage de liaisons satellitaires, présentés comme des moyens de priver un adversaire de ses communications spatiales en cas de conflit. La France a inscrit dans sa stratégie spatiale de défense des moyens d'action en orbite et conduit des exercices annuels de simulation de crise spatiale.
Un droit qui suit mal
Le cadre juridique, lui, reste en retard. Le traité de l'espace de 1967 interdit les armes de destruction massive en orbite et l'appropriation des corps célestes, mais ne dit à peu près rien du brouillage. Les interférences radio relèvent plutôt du Règlement des radiocommunications de l'Union internationale des télécommunications, un instrument conçu pour régler des conflits techniques entre opérateurs, pas pour sanctionner une action hostile délibérée d'un État.
Les négociations onusiennes sur les comportements responsables dans l'espace avancent lentement, sans consensus sur ce qui constituerait une attaque. Résultat : les capitales préfèrent investir dans la détection et la redondance plutôt que d'attendre une norme contraignante.
L'escadron britannique et les satellites Diting racontent donc la même histoire vue des deux bouts. L'espace militaire ne se joue plus seulement dans la capacité à lancer, mais dans celle d'écouter, de résister à l'écoute et de continuer à recevoir un signal quand quelqu'un s'efforce de le noyer. C'est une guerre sans images, et c'est probablement pour cette raison qu'elle a mis si longtemps à devenir visible.
