Montérégie

Camionneur distrait par un jeu en ligne : six ans de prison et une question qui touche toutes les routes de la Montérégie

La condamnation de Baljeet Singh, qui jouait sur son téléphone au volant d’un poids lourd, rappelle le coût humain de la distraction dans une région traversée par le camionnage.

Camionneur distrait par un jeu en ligne : six ans de prison et une question qui touche toutes les routes de la Montérégie

Une mère et son enfant sont morts parce qu’un conducteur de poids lourd regardait son téléphone plutôt que la route. Baljeet Singh, qui jouait à un jeu en ligne, appareil en main, n’a pas vu la congestion qui s’était formée devant lui. Il a été condamné à six ans de prison, selon ce que rapporte la station FM 103,3, qui couvre l’agglomération de Longueuil et la Rive-Sud.

Le résumé publié par la station ne précise pas certains éléments du dossier, comme le lieu exact de la collision, sa date ou l’identité des victimes. Nous n’avons pas été en mesure de les vérifier de façon indépendante et nous nous abstenons donc de les avancer. Les faits essentiels sont toutefois clairs : un conducteur professionnel distrait par un écran, un véhicule de plusieurs tonnes lancé dans un ralentissement, deux vies perdues et une peine de pénitencier.

Ce que dit la sentence

Six ans de prison ferme, c’est une peine lourde au regard de ce qui est souvent imposé au Canada pour des collisions mortelles sans alcool ni drogue. Elle indique que le tribunal a jugé la conduite de l’accusé nettement plus grave qu’une simple inattention passagère.

Le Code criminel distingue en effet l’erreur de conduite, aussi tragique soit-elle, de la conduite dangereuse, qui suppose un écart marqué par rapport à ce qu’une personne raisonnable ferait dans les mêmes circonstances. Depuis la réforme fédérale des infractions de conduite entrée en vigueur en 2018, la conduite dangereuse causant la mort est passible de l’emprisonnement à perpétuité. Ce maximum théorique n’est presque jamais atteint, mais il donne aux juges une large marge pour tenir compte des facteurs aggravants.

Dans ce dossier, la nature de la distraction pèse lourd. Jeter un œil à un appel entrant et s’absorber dans une partie de jeu vidéo ne relèvent pas du même degré de négligence. Le jeu exige une attention soutenue, souvent prolongée et volontaire. Au volant d’un camion, dont la distance de freinage dépasse largement celle d’une voiture, quelques secondes les yeux baissés suffisent à franchir la distance qui sépare un véhicule d’une file de voitures arrêtées.

Le statut de camionneur professionnel ajoute un poids moral : la société attend davantage de celui dont le métier consiste à manœuvrer un véhicule capable de tuer en cas d’impact, même à vitesse modérée.

La congestion, un piège bien connu

Le scénario décrit par FM 103,3, soit un poids lourd qui percute l’arrière d’un bouchon, correspond à l’un des types de collisions les plus redoutés par les spécialistes de la sécurité routière. Les embouteillages se forment souvent brutalement, à la suite d’un accrochage, de travaux ou d’une simple surcharge de circulation. Les véhicules qui ferment la file sont alors exposés à ceux qui arrivent derrière à pleine vitesse.

Quand le véhicule qui arrive est une voiture, les conséquences sont généralement des blessures. Quand c’est un semi-remorque, la différence de masse est telle que les occupants d’un véhicule de promenade ont peu de chances de s’en tirer. C’est précisément ce qui rend la distraction d’un camionneur si lourde de conséquences : l’erreur d’un seul se répercute sur ceux qui n’ont rien fait d’autre qu’attendre que la circulation reprenne.

Les zones de travaux et les fermetures de voies multiplient ces situations. La même station rapportait récemment des fermetures nocturnes de l’autoroute 20 en direction est à Boucherville, annoncées par le ministère des Transports et de la Mobilité durable. Ce type d’entrave, banal dans la région, crée exactement les ralentissements soudains qui exigent une vigilance totale de la part des conducteurs de poids lourds.

Une région où le camion est omniprésent

Pourquoi ce jugement résonne-t-il particulièrement en Montérégie? Parce que la région est l’un des grands couloirs de transport de marchandises du Québec. Les autoroutes 10, 15, 20 et 30 y convergent, reliant la grande région de Montréal à l’Ontario, aux États-Unis et à l’est de la province. Des parcs industriels de Boucherville, de Varennes, de Longueuil ou de Contrecœur génèrent un va-et-vient constant de semi-remorques.

Cette présence soulève déjà des tensions. FM 103,3 relayait il y a peu la démarche de citoyens de Varennes, dont une résidente, Madame Duluth, qui demandent à la municipalité de réglementer le stationnement des poids lourds sur un chemin de leur secteur. Le dossier n’a rien à voir avec la distraction au volant, mais il témoigne d’une cohabitation de plus en plus difficile entre le camionnage et la vie résidentielle dans des municipalités qui se sont densifiées.

La sécurité des usagers vulnérables est aussi un sujet récurrent dans l’actualité régionale. Le Service de police de l’agglomération de Longueuil enquêtait récemment sur une collision entre un véhicule et un piéton à Brossard, survenue tôt le matin à une intersection du boulevard du Quartier. Un adolescent de Longueuil fait par ailleurs l’objet d’une enquête après une fuite devant les policiers qui s’est terminée contre une résidence. Ces événements sont distincts, mais ils dessinent un portrait d’un réseau routier où la marge d’erreur est mince.

Le téléphone, un problème que la loi n’a pas réglé

Au Québec, le Code de la sécurité routière interdit déjà de tenir en main un appareil électronique portatif pendant la conduite, même à l’arrêt à un feu rouge. Les règles ont été resserrées en 2018 : l’amende peut atteindre plusieurs centaines de dollars, l’infraction entraîne cinq points d’inaptitude, et la récidive peut mener à une suspension du permis.

Ces sanctions administratives visent toutefois à dissuader, pas à réparer. Lorsque la distraction tue, c’est le droit criminel qui prend le relais, avec des peines d’une tout autre ampleur. L’écart entre les deux régimes illustre un paradoxe : un geste qui semble anodin pour bien des conducteurs, et qui se solde le plus souvent par une simple contravention, peut, en une fraction de seconde, mener au pénitencier.

La question de la dissuasion reste entière. Les campagnes de sensibilisation se succèdent depuis des années, mais les policiers continuent de constater des infractions liées au cellulaire au quotidien. Le cas du jeu en ligne montre aussi que le problème déborde largement les textos : les applications sont conçues pour capter l’attention, et un conducteur qui s’y laisse prendre sur une longue route monotone peut perdre toute conscience de son environnement.

Ce que le secteur du transport peut en tirer

Pour l’industrie du camionnage, ce type de dossier pose la question de la supervision. Les entreprises de transport sont responsables de la formation de leurs chauffeurs et du respect des règles de conduite. Certaines ont recours à des caméras embarquées, à des systèmes de détection de la fatigue ou à des politiques strictes d’utilisation des téléphones en cabine. D’autres outils, comme les systèmes de freinage d’urgence automatique, peuvent réduire la gravité des collisions arrière, sans remplacer l’attention du conducteur.

Le résumé disponible ne précise pas pour qui travaillait Baljeet Singh ni si son employeur disposait de telles mesures. Ces éléments, s’ils figurent au jugement, permettraient de mieux comprendre la chaîne de responsabilités.

Une peine qui ne répare rien

Au-delà du chiffre de six ans, il reste une famille amputée d’une mère et d’un enfant. Aucune sentence ne compense une telle perte, et les tribunaux le rappellent souvent eux-mêmes : la peine sert à dénoncer, à dissuader et à marquer la gravité du geste, pas à rendre justice au sens où les proches l’entendraient.

Pour les milliers d’automobilistes et de camionneurs qui empruntent chaque jour les autoroutes de la Rive-Sud, le message est simple. Sur une route chargée, l’écran d’un téléphone n’est jamais une distraction sans conséquence. Il suffit d’un bouchon imprévu pour que quelques secondes d’inattention se transforment en drame irréversible.