Une immense grue sur laquelle on lit le mot « démolition » s'active dans le ciel du Sud-Ouest de Montréal. Au pied du chantier, un homme retient ses larmes. « Je devais voir la première brique tomber. Ce bâtiment-là, c'est une grande partie de ma vie. C'est un coup dur », confie Frédérik Denis à La Presse, qui a recueilli son témoignage jeudi. Le titre du reportage résume le sentiment de plusieurs : « C'est allé trop vite ».
Le site de la Canada Malting, que beaucoup de Montréalais connaissent pour sa silhouette massive de silos et de galeries en bordure du canal de Lachine, entre ainsi dans une phase que bien des gens espéraient ne jamais voir arriver. Ce que nous savons avec certitude, à ce stade, tient en peu de choses : la démolition est partielle, elle est en cours, et elle provoque de la peine chez des personnes qui ont un lien intime avec l'endroit. Pour le reste, il faut rester prudent, car le reportage de La Presse, dont nous ne disposons ici que de l'amorce, ne permet pas à lui seul d'établir l'étendue exacte des travaux ni leur calendrier.
Un témoin du passé industriel du canal de Lachine
Pour comprendre l'émotion que suscite la scène, il faut se rappeler ce que représente un tel complexe dans le paysage montréalais. Le canal de Lachine a été, au XIXe siècle et au début du XXe, l'un des berceaux de l'industrialisation du pays. Des usines, des entrepôts et des élévateurs à grains se sont alignés le long de la voie d'eau, profitant de la force hydraulique, puis de la proximité du port et du rail. Ces bâtiments racontent l'histoire de milliers de travailleurs et de familles du Sud-Ouest.
Avec la désindustrialisation, plusieurs de ces ouvrages ont perdu leur fonction. Certains ont été convertis en logements ou en espaces de bureaux, d'autres ont été laissés à l'abandon, exposés aux intempéries, au vandalisme et aux incendies. Ce destin à plusieurs vitesses est commun à de nombreuses villes portuaires et industrielles en Amérique du Nord comme en Europe, de Liverpool à Buffalo, où de grands silos à grains ont suscité les mêmes débats entre sauvegarde et démolition.
Pourquoi « trop vite »
La formule rapportée par La Presse mérite qu'on s'y arrête. Elle ne dit pas forcément que la démolition est injustifiée. Elle exprime plutôt un sentiment de précipitation : le temps pour dire adieu, pour documenter, pour contester ou pour proposer une autre issue aurait manqué. Chez Frédérik Denis, l'attachement est personnel, presque biographique. Son désir de voir « la première brique tomber » traduit le besoin de faire son deuil en témoin, plutôt que d'apprendre la nouvelle après coup.
Ce type de réaction accompagne souvent la disparition d'un grand bâtiment patrimonial. Les arguments se répartissent généralement en trois familles :
- la sécurité : un édifice dégradé peut présenter des risques d'effondrement ou de chute de matériaux, ce qui justifie, aux yeux des autorités, une intervention rapide ;
- la rentabilité : restaurer un colosse industriel coûte très cher, et les propriétaires évoquent souvent l'impossibilité de rentabiliser la conservation intégrale ;
- la mémoire : les citoyens et les groupes de défense du patrimoine soutiennent qu'une fois la brique tombée, rien ne peut la remplacer.
- Quelle part exacte de l'ensemble est visée par la démolition, et que prévoit-on pour le reste ?
- Sur quels permis et quelles évaluations de sécurité la décision repose-t-elle ?
- Les citoyens et les groupes de patrimoine ont-ils été consultés, et à quel moment ?
- Y a-t-il un projet de remplacement, et quelle forme prendrait-il ?
- Des éléments seront-ils récupérés, documentés ou commémorés ?
Dans le cas présent, il serait imprudent de trancher sans connaître les motifs invoqués par le propriétaire et par la Ville, ni les permis délivrés. Ces éléments ne figurent pas dans les repères dont nous disposons, et nous préférons ne pas les inventer.
Démolir en partie : un compromis qui ne satisfait personne
Le qualificatif « partielle » est l'un des détails les plus importants du dossier. Une démolition partielle signifie qu'une portion de l'ensemble reste debout, du moins pour l'instant. Ce choix peut refléter un compromis : sauver ce qui peut l'être, retirer ce qui est jugé irrécupérable ou dangereux. Il peut aussi être perçu comme un premier pas vers une disparition plus complète, ce que redoutent souvent les défenseurs du patrimoine.
La question de ce qui sera conservé, et de ce qui l'est déjà selon les plans, est donc centrale. Un bâtiment industriel de cette taille se compose d'éléments aux valeurs très inégales : des façades de brique, des structures de béton, des équipements intérieurs, des volumes uniques comme les silos. Les gens qui s'intéressent à l'architecture industrielle savent que la valeur d'un ensemble tient souvent à sa cohérence. Retirer une partie peut en altérer le sens, même si le reste demeure.
Ce que le dossier dit de nos rapports aux lieux
Au-delà du cas précis, la scène décrite par La Presse touche à une question plus large : à qui appartient la mémoire d'un lieu ? Au propriétaire, qui détient le titre et assume les coûts ? À la collectivité, qui a vécu avec cette silhouette et qui s'en est fait un repère ? Aux anciens travailleurs et à leurs descendants, pour qui ces murs sont une partie de l'histoire familiale ?
Les villes qui ont réussi à concilier ces intérêts l'ont généralement fait en agissant tôt : classement ou protection avant que l'état du bâtiment ne se détériore, recherche de vocations nouvelles, montages financiers mêlant fonds publics et privés, consultation des citoyens en amont. Lorsque la discussion s'ouvre au moment où la grue est déjà en place, l'issue est presque toujours douloureuse pour une des parties.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs questions restent ouvertes et devraient guider le suivi du dossier dans les prochains jours :
Sans réponses claires, le sentiment de précipitation décrit par Frédérik Denis risque de se transformer en méfiance durable envers les promoteurs comme envers les institutions. À l'inverse, une démarche transparente, qui explique les raisons de l'intervention et ce qui sera préservé, peut apaiser une partie de la colère, même si elle ne ramènera pas la brique tombée.
Une brique, puis une autre
Le témoignage rapporté par La Presse a la force des petites scènes qui en disent long : un homme, une grue, un bâtiment qui fut une part de sa vie. Il rappelle que le patrimoine industriel n'est pas qu'une affaire de pierres et de plans, mais aussi de gens. Il pose aussi, sans détour, la question de la vitesse à laquelle une société accepte de se défaire de ce qu'elle a bâti. Dans l'attente des précisions des autorités et du propriétaire, une chose est sûre : ce chantier, en cours cette semaine, continuera de nourrir le débat bien après la chute de la dernière brique.
