À Trois-Rivières, on s'était pris à espérer. Chez les Franciscains, l'automne 2026 devait être celui où le bienheureux Frédéric Janssoone rejoindrait officiellement le calendrier des saints de l'Église catholique. Il n'en sera rien, du moins pas dans l'immédiat. Comme le rapporte Le Nouvelliste, le « bon père Frédéric » devra encore attendre son tour à la porte de la sainteté, et ce, pour une durée que personne n'est en mesure de prévoir.
Pour la Mauricie, la nouvelle dépasse largement la question liturgique. Le franciscain d'origine flamande est l'une des figures fondatrices du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap, qui figure parmi les grands lieux de pèlerinage d'Amérique du Nord, et un pilier du patrimoine religieux trifluvien. Avant de mesurer ce que représente cette attente, il faut comprendre ce qu'est au juste une canonisation, et pourquoi son calendrier échappe presque entièrement à ceux qui la souhaitent.
Un dossier ouvert depuis plus d'un siècle
Né en 1838 à Ghyvelde, dans la Flandre française, Frédéric Janssoone entre chez les Franciscains et passe une douzaine d'années en Terre sainte, où il se consacre notamment à l'accueil des pèlerins et à l'organisation des lieux de culte. Il vient au Canada une première fois en 1881, puis s'y installe à demeure à partir de 1888. Il prêche, écrit, publie et parcourt la province pour recueillir des fonds destinés aux sanctuaires de Terre sainte.
C'est au Cap-de-la-Madeleine, aujourd'hui intégré à Trois-Rivières, qu'il laisse sa marque la plus profonde. Le 22 juin 1888, il est l'un des trois témoins, avec l'abbé Luc Désilets et Pierre Lacroix, de ce que la tradition appelle le « prodige des yeux » : la statue de la Vierge aurait ouvert les yeux devant eux. Le père Frédéric devient dès lors l'infatigable promoteur du lieu. Il y organise des pèlerinages et contribue à façonner le paysage de dévotion du site.
Mort à Montréal en 1916, il repose à Trois-Rivières, où son tombeau attire encore des visiteurs. Sa cause de canonisation est introduite dans les décennies suivantes, et le pape Jean-Paul II le proclame bienheureux à Rome en septembre 1988, cent ans après les événements du Cap. Près de quatre décennies plus tard, la dernière marche reste à franchir.
Comment on devient saint
La canonisation est l'aboutissement d'une procédure longue, codifiée et centralisée à Rome. Elle se déroule en plusieurs étapes.
D'abord, l'enquête diocésaine. L'évêque du lieu où la personne est morte ouvre la cause, souvent à la demande d'une communauté religieuse, qui en devient la promotrice. Le candidat reçoit alors le titre de « serviteur de Dieu ». On rassemble ses écrits, on interroge des témoins et on documente sa vie.
Ensuite, l'examen romain. Le dossier est transmis au Dicastère pour les causes des saints, l'organisme du Vatican chargé de ces procédures. Des historiens et des théologiens étudient les preuves des « vertus héroïques » du candidat. Si le pape approuve leurs conclusions, la personne est déclarée « vénérable ».
Puis vient la béatification. Sauf dans le cas des martyrs, elle exige la reconnaissance d'un miracle attribué à l'intercession du vénérable, le plus souvent une guérison. La personne devient « bienheureuse » et peut faire l'objet d'un culte local, dans une région ou une communauté religieuse. C'est le statut actuel du père Frédéric.
Enfin, la canonisation. Elle requiert en principe un second miracle, survenu après la béatification. Une fois ce miracle reconnu, le pape signe un décret, puis fixe la date de la cérémonie, généralement lors d'un consistoire réunissant les cardinaux. Le culte devient alors universel.
Le miracle, un examen en plusieurs filtres
La reconnaissance d'un miracle est l'étape la plus technique et souvent la plus longue. Le présumé miracle fait d'abord l'objet d'une enquête dans le diocèse où il s'est produit. À Rome, une commission de médecins examine ensuite les dossiers cliniques. Elle doit conclure que la guérison est rapide, complète, durable et inexplicable dans l'état des connaissances scientifiques. Des théologiens se prononcent ensuite sur le lien entre cette guérison et les prières adressées au bienheureux. Les cardinaux et évêques membres du dicastère donnent leur avis, puis le dossier aboutit sur le bureau du pape.
Chacun de ces filtres peut prendre des mois, parfois des années. Un avis défavorable renvoie tout à zéro. Le pape conserve par ailleurs une grande latitude : il peut accélérer une cause, la suspendre, ou, dans des cas exceptionnels, procéder à une canonisation dite « équipollente », sans second miracle formellement reconnu. Il fixe aussi seul le calendrier des cérémonies. C'est ce qui explique qu'une communauté religieuse puisse espérer une date sans pouvoir la garantir.
Un report, sans échéance
C'est dans ce cadre qu'il faut lire la nouvelle rapportée par Le Nouvelliste. Les Franciscains avaient espéré une canonisation cet automne. Elle n'aura pas lieu dans ce délai, et la suite est qualifiée de difficile à prévoir. Il serait hasardeux d'aller au-delà de ce qui a été rapporté et d'attribuer ce report à une étape précise de la procédure ou à une décision particulière de Rome. Ce que l'on sait du fonctionnement des causes montre en revanche que, tant que le dossier n'est pas passé par l'ensemble des examens et que le pape n'a pas fixé de date, aucune échéance ne peut être considérée comme acquise.
Pour les promoteurs de la cause, l'attente n'est pas nouvelle. Bien des causes s'étirent sur des générations. Celle de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal, a par exemple abouti en 1982, près de trois siècles après sa mort. Plus récemment, le frère André, du Collège Notre-Dame et de l'Oratoire Saint-Joseph, a été canonisé en 2010, soit 28 ans après sa béatification. À cette aune, le délai qui sépare le père Frédéric de sa béatification n'a rien d'exceptionnel.
Le Cap, cœur du patrimoine religieux trifluvien
Si l'enjeu est ressenti avec autant d'acuité en Mauricie, c'est que le nom du père Frédéric est indissociable du Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap. Le petit sanctuaire de pierre, parmi les plus anciennes églises encore debout au pays, côtoie la vaste basilique érigée au XXe siècle, ses jardins en bordure du fleuve et ses aménagements de dévotion. L'ensemble demeure un repère spirituel, mais aussi un lieu de visite pour des milliers de personnes chaque année, croyantes ou non.
Le site garde d'ailleurs une valeur symbolique qui dépasse la sphère religieuse. En pleine campagne électorale provinciale, la première ministre sortante et candidate de la CAQ dans Trois-Rivières, Christine Fréchette, s'y est arrêtée, comme le relevait aussi Le Nouvelliste. Le Sanctuaire reste l'un des lieux où l'on vient se montrer quand on veut parler à la région.
Une canonisation aurait donné à ce patrimoine une visibilité nouvelle. Ailleurs dans le monde catholique, l'élévation d'une figure locale aux autels s'accompagne souvent d'un regain d'intérêt pour les lieux qui lui sont associés : délégations à Rome, pèlerinages organisés, retombées pour l'hébergement et les commerces. Le tourisme religieux, qui fait partie de l'offre touristique mauricienne aux côtés du patrimoine industriel et naturel, aurait pu en profiter. Ce rendez-vous est reporté, pas annulé.
Une attente qui se vit dans la durée
Pour les Franciscains, la déception est réelle, puisque l'espoir d'un dénouement cet automne était assumé. Le vocabulaire employé dans le compte rendu du Nouvelliste, celui d'un bienheureux qui « devra encore attendre son tour », traduit bien l'état d'esprit : il ne s'agit pas d'un rejet, mais d'un temps suspendu.
Chez les fidèles, la dévotion au père Frédéric ne dépend pas de son titre officiel. Depuis sa béatification, il peut déjà être vénéré publiquement dans la région et au sein de l'ordre franciscain. Son tombeau continue d'être visité, et l'on continue de lui confier des intentions de prière. Paradoxalement, c'est précisément de cette ferveur que peut venir la suite du dossier : la procédure repose, en dernier ressort, sur des grâces attribuées à son intercession et soumises à l'examen de Rome.
En attendant, la Mauricie garde son bienheureux. Le calendrier, lui, se décidera au Vatican, et nulle part ailleurs.
