À moins de deux semaines du scrutin provincial du 5 octobre, le milieu communautaire de la Mauricie dispose d’un argument chiffré pour se faire entendre. Selon un sondage régional commandé par le Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), environ deux personnes sur trois dans la région se disent favorables à une hausse du financement des organismes communautaires. Le résultat a été mis en lumière par la chroniqueuse Paule Vermot-Desroches dans les pages du Nouvelliste.
Ce coup de sonde régional suit la publication d’un sondage national du même regroupement, selon lequel 88 % de la population québécoise appuie cette revendication. Les deux chiffres ne racontent pas tout à fait la même histoire, et c’est précisément ce qui mérite qu’on s’y attarde.
Un appui net, mais à interpréter avec prudence
Deux personnes sur trois, c’est une majorité claire. C’est aussi un résultat sensiblement plus bas que les 88 % mesurés à l’échelle québécoise. Avant d’y voir un désaveu régional, il faut toutefois rappeler une règle élémentaire : deux sondages ne se comparent que si leurs questions, leurs échantillons et leurs méthodes sont équivalents. La formulation exacte des questions, la taille de l’échantillon mauricien, la marge d’erreur et la firme responsable du terrain sont autant d’éléments qui restent à confirmer auprès du RQ-ACA avant de conclure à un écart réel entre la région et le reste du Québec.
Un sous-échantillon régional est, par nature, plus petit qu’un échantillon national, ce qui élargit la marge d’erreur. Une part plus élevée de répondants indécis ou sans opinion peut aussi faire baisser la proportion d’appuis sans pour autant signaler une opposition. Ce qui demeure indiscutable, c’est que dans les deux cas, la majorité penche du même côté.
Ce que recouvre le communautaire autonome en Mauricie
Derrière l’expression un peu abstraite d’« action communautaire autonome » se cache une réalité très concrète. En Mauricie comme ailleurs, ce sont les comptoirs et banques alimentaires qui voient défiler de plus en plus de travailleurs à faible revenu, les ressources en itinérance de Trois-Rivières et de Shawinigan, les organismes en santé mentale qui accueillent des personnes en attente de services publics, les maisons de la famille, les centres de femmes, les groupes de défense des droits des locataires ou des personnes assistées sociales.
La région a ses particularités. Le territoire est vaste, de Trois-Rivières jusqu’à la Haute-Mauricie, et les distances compliquent l’accès aux services en dehors des pôles urbains. Dans les petites municipalités, un seul organisme porte souvent plusieurs missions à la fois, faute de relève et de moyens.
L’autonomie, dans ce vocabulaire, n’est pas un détail. Elle désigne des organismes issus de leur communauté, dirigés par un conseil d’administration indépendant, qui définissent eux-mêmes leurs orientations. C’est précisément pourquoi le milieu réclame depuis des années un financement dit « à la mission », c’est-à-dire des sommes stables et récurrentes pour faire fonctionner l’organisme, plutôt que des subventions ponctuelles liées à des projets précis et à durée limitée.
Des pressions qui s’additionnent
La revendication ne date pas de cette campagne. Depuis 2016, la campagne « Engagez-vous pour le communautaire », portée par les regroupements nationaux, réclame un rehaussement substantiel du financement à la mission et l’indexation annuelle des subventions. En 2022, Québec a dévoilé un plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire assorti d’environ 1,1 milliard de dollars sur cinq ans. Le milieu avait salué le geste tout en le jugeant insuffisant au regard des besoins exprimés.
Depuis, plusieurs facteurs ont alourdi la charge. La hausse du coût de la vie a gonflé la demande d’aide alimentaire. La crise du logement a poussé davantage de personnes vers la rue ou vers des situations précaires. Les organismes doivent aussi composer avec leurs propres coûts : loyers, chauffage, assurances et salaires. Or, la difficulté à offrir des conditions salariales concurrentielles entraîne un roulement de personnel qui fragilise des équipes déjà minces. Dans bien des cas, les directions consacrent une part importante de leur temps à remplir des demandes de subvention plutôt qu’à servir leur population.
Ces constats généraux, largement documentés à l’échelle québécoise, devront être précisés pour la Mauricie auprès des regroupements régionaux, dont la Table régionale des organismes communautaires et les corporations de développement communautaire du territoire, qui suivent de près l’état des organismes membres.
Le message arrive en pleine campagne
Le moment choisi pour diffuser ces résultats n’a rien d’innocent. Le milieu communautaire cherche à transformer un appui diffus en engagement politique mesurable. Les enjeux qu’il porte, de l’itinérance à la santé mentale, occupent d’ailleurs une place réelle dans cette campagne.
Le Nouvelliste rapportait ainsi, dans sa couverture électorale, que le solidaire Étienne Grandmont reprochait au gouvernement sortant de reconnaître l’itinérance comme un « enjeu réel » sans déployer les moyens correspondants. Ses propos visent la situation québécoise dans son ensemble et ne concernent pas directement la Mauricie, mais ils illustrent un débat qui traverse toutes les régions : la reconnaissance d’un problème ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de budgets.
En Mauricie, les candidats des circonscriptions de Trois-Rivières, de Champlain, de Maskinongé et de Laviolette–Saint-Maurice sont les premiers visés par ce message. À ce stade, aucune réaction détaillée des candidats locaux au sondage régional n’a pu être confirmée de façon indépendante. La question à leur poser est pourtant simple : leur formation s’engage-t-elle sur un montant précis, sur un calendrier et sur l’indexation du financement à la mission ?
L’écart entre l’appui populaire et les engagements chiffrés
C’est là que se situe le cœur du dossier. Un appui de deux personnes sur trois dans la région, et de près de neuf sur dix à l’échelle du Québec, ne se traduit pas automatiquement en promesses budgétaires. Les plateformes électorales évoquent volontiers le soutien aux organismes, la lutte contre l’itinérance ou l’accès aux services en santé mentale. Les montants récurrents consacrés spécifiquement au financement à la mission, eux, sont beaucoup plus rares.
Pour le lecteur, trois critères permettent de départager les engagements sérieux des déclarations d’intention. D’abord, la présence d’un chiffre annuel et récurrent, et non d’une enveloppe ponctuelle. Ensuite, la nature du financement : à la mission, ou par projet. Enfin, l’indexation, sans laquelle toute hausse s’érode rapidement avec l’inflation.
Les données du RQ-ACA, qu’il faudra continuer de vérifier dans le détail, offrent aux électeurs mauriciens un point de repère. Elles montrent qu’une majorité de la population juge que les organismes de sa région méritent davantage de moyens. Il reste à voir si les candidats sauront répondre à cette attente avec des chiffres, avant le 5 octobre, plutôt qu’avec des vœux.
