Il y a près d'un siècle, un film muet de sept bobines imposait au monde une expression qui ne l'a plus quitté : la « It Girl ». En 2026, ce même film, It (1927), devient la pièce maîtresse d'un accord entre deux acteurs du patrimoine cinématographique, le distributeur français Carlotta Films et la société américaine de restauration Artcraft Pictures. L'annonce, rapportée par Variety depuis Lyon, tombe en plein Festival Lumière, où se tient le Marché international du film classique (MIFC). Elle dit beaucoup de la manière dont le cinéma d'hier est aujourd'hui exploité, financé et remis en circulation.
Ce que prévoit l'entente
Selon Variety, It — le film qui a fait de Clara Bow une vedette planétaire — « mène » un accord entre Carlotta Films, spécialiste français de la distribution de classiques, et Artcraft Pictures, société américaine de restauration. Le schéma est connu dans le milieu : d'un côté, un détenteur ou restaurateur de copies et de droits ; de l'autre, un distributeur capable de placer ces œuvres en salle, en vidéo et en diffusion sur le territoire français. Nous nous en tenons ici à ce que le média spécialisé a publié : les détails financiers et le calendrier précis des sorties n'ont pas été recoupés de façon indépendante, et nous ne les extrapolerons pas.
Ce qui compte, c'est le signal. Que le titre d'ouverture d'un accord de ce type soit un film muet de 1927 montre que la valeur d'un catalogue classique ne tient plus seulement à la prestige de ses « grands » noms, mais à la reconnaissance culturelle d'une œuvre auprès d'un public plus large. Et ce public, en 2026, a une porte d'entrée inattendue.
Clara Bow, de l'écran muet à la pop contemporaine
Clara Bow, née à Brooklyn en 1905, a été l'une des plus grandes vedettes du cinéma muet américain. Dans It, réalisé par Clarence G. Badger et adapté d'un texte de l'écrivaine britannique Elinor Glyn, elle incarne Betty Lou, une vendeuse de grand magasin qui séduit son patron par pur magnétisme. Le « it » du titre désigne cette qualité indéfinissable, mélange de charme, d'assurance et de vitalité, que le film a popularisée. Le terme de « It Girl » est devenu, depuis, un lieu commun du vocabulaire de la célébrité.
Si le nom de Clara Bow circule de nouveau auprès d'un public qui n'a jamais vu un film muet, c'est en bonne partie grâce à la chanson « Clara Bow », figurant sur l'album The Tortured Poets Department de Taylor Swift, paru en 2024. Variety rappelle ce rapprochement dans son article. Le morceau établit un parallèle entre l'actrice des années 1920, adulée puis broyée par l'industrie, et les mécanismes de la célébrité d'aujourd'hui. Peu importe ici l'appréciation que l'on porte sur l'album : l'effet culturel est mesurable en ce que la référence a ramené un nom oublié de la mémoire populaire vers la curiosité des cinéphiles de la nouvelle génération.
C'est précisément ce que le milieu de la distribution classique cherche à capter : un point d'accroche contemporain qui transforme un « film de patrimoine » en événement. Un titre célèbre pour ses références culturelles récentes se vend, se programme et se commente plus facilement qu'une rétrospective austère.
Lyon, capitale du cinéma de patrimoine
Le choix de Lyon pour cette annonce n'a rien d'anodin. La ville est le berceau historique du cinématographe des frères Lumière, et son Festival Lumière, créé par l'Institut Lumière, est devenu l'un des rendez-vous majeurs du cinéma classique. Le MIFC, qui s'y déroule parallèlement, réunit distributeurs, restaurateurs, ayants droit et programmateurs pour négocier des catalogues.
L'édition 2026 donne une idée de l'ambition de l'événement. Variety rapporte que le studio français Pathé y dévoile la restauration en 4K de Marie-Antoinette de Sofia Coppola, ainsi que trois œuvres de Louis Daquin, cinéaste engagé dans la Résistance communiste sous l'Occupation. Les propriétaires de Pathé, Sophie et Jérôme Seydoux, y sont honorés. Autrement dit, on y croise dans la même semaine un classique du muet américain, un film culte des années 2000 et un pan méconnu du cinéma français de l'Occupation : le « patrimoine » s'étend désormais bien au-delà du noir et blanc.
Le festival a par ailleurs remis son prix Lumière aux frères Joel et Ethan Coen, qui ont, selon Variety, reçu la distinction avec leur ironie habituelle, remerciant « les Lumière d'avoir inventé le cinéma » dans un discours volontairement irrévérencieux. L'acteur Javier Bardem y a évoqué No Country for Old Men, affirmant que les cinéastes lui avaient « donné un chef-d'œuvre ». Ce contexte rappelle que Lyon fonctionne comme une vitrine à double face : cérémonie célébrant les auteurs, marché négociant les droits.
Pourquoi la restauration est devenue un enjeu industriel
Restaurer un film muet n'est pas qu'un geste de conservation. C'est un investissement : il faut localiser les meilleurs éléments d'origine, numériser, nettoyer, étalonner, parfois recomposer des séquences manquantes, puis préparer une partition musicale adaptée. Le résultat peut ensuite être valorisé de plusieurs façons : sorties en salle accompagnées d'orchestres ou de ciné-concerts, éditions Blu-ray, plateformes spécialisées, programmations dans les cinémathèques.
Le rôle d'Artcraft Pictures, dans cet accord, est de mettre à disposition un matériau restauré de qualité. Celui de Carlotta Films est de le faire exister commercialement en France, où le public des salles de patrimoine demeure l'un des plus nombreux d'Europe et où les distributeurs spécialisés ont bâti un modèle économique durable. Le pays compte une longue tradition de ciné-clubs, de cinémathèques et de salles « art et essai » qui rendent viable la sortie d'un film ancien, ce qui n'est pas le cas partout.
Ce que cela change, et ce que cela ne change pas
L'accord ne bouleversera pas à lui seul le marché. Un film de 1927 n'attirera jamais autant que les productions contemporaines, et la concurrence pour l'attention des spectateurs est féroce. Mais il confirme plusieurs tendances de fond.
D'abord, le cinéma classique se vend de plus en plus par ses résonances actuelles : une chanson, une série, une restauration spectaculaire, un anniversaire. Ensuite, la circulation transatlantique des catalogues s'intensifie, les sociétés américaines de restauration trouvant en France des partenaires de distribution rodés. Enfin, la notion de classique s'élargit : on parle aussi bien de It que de Marie-Antoinette, de la Résistance cinématographique que des Coen.
Il y a aussi, en filigrane, une leçon sur la mémoire du spectacle. L'histoire de Clara Bow est celle d'une star propulsée par l'industrie, puis fragilisée par elle : les chroniqueurs de l'époque et les biographes ont longuement documenté la pression médiatique qu'elle a subie. Qu'une chanteuse contemporaine s'en saisisse, et qu'un accord de distribution professionnel s'ensuive, boucle une boucle étrange : la même mécanique qui fabrique et consume les vedettes est aussi celle qui les ressuscite.
À surveiller
Les prochains mois diront si l'initiative se traduit par des sorties en salle et des éditions visibles. Les professionnels attendront de voir quels autres titres du catalogue Artcraft suivront It dans le circuit français, et si d'autres vedettes du muet bénéficient du même effet d'entraînement. Pour le public, la promesse est simple : voir sur grand écran, dans une copie soignée, le film qui a donné son nom à une époque de la célébrité — et mesurer à quel point, près d'un siècle plus tard, ce que Clara Bow incarnait continue de faire parler.
