Culture

Critics Choice Documentary Awards : « You Can See Everything » de Nathan Fielder mène la course avec cinq nominations

Le film de Nathan Fielder sur Elizabeth Holmes, « Once Upon a Time in Harlem » et « Nuisance Bear » trônent en tête des nominations. Le palmarès dit beaucoup de l'état du documentaire.

Critics Choice Documentary Awards : « You Can See Everything » de Nathan Fielder mène la course avec cinq nominations

Une liste de nominations qui dit quelque chose du genre

Les nominations des Critics Choice Documentary Awards sont tombées, et trois titres se partagent la tête du classement avec cinq mentions chacun, selon The Hollywood Reporter : You Can See Everything, de Nathan Fielder, Once Upon a Time in Harlem et Nuisance Bear. Le titre du billet de la publication américaine met par ailleurs en avant un film nommé « 14th », dont le libellé exact et la place dans la liste ne peuvent être détaillés ici : le résumé disponible du palmarès ne reprend en détail que ces trois œuvres. Prudence, donc, sur le reste de la liste.

Ce qu'on peut établir, en revanche, est suffisamment parlant. Un film consacré à Elizabeth Holmes, la fondatrice déchue de Theranos, un portrait d'un quartier new-yorkais emblématique et un récit centré sur la cohabitation entre humains et ours : l'éventail illustre la diversité des formes que prend aujourd'hui le documentaire, bien au-delà du reportage militant ou de la biographie hagiographique.

Nathan Fielder, de la comédie à l'enquête

La présence de Nathan Fielder en tête des nominations est sans doute le fait le plus remarqué. Connu pour ses émissions d'humour décalé où la mise en scène de la réalité devient un sujet en soi, le Canadien d'origine s'attaque cette fois à Elizabeth Holmes, figure centrale de l'un des plus grands scandales de la Silicon Valley. The Hollywood Reporter qualifie le film de « buzzy », soit un film dont on a beaucoup parlé, ce qui suggère un succès d'estime et de conversation avant même la saison des prix.

Le choix est révélateur. Les affaires de fraude technologique alimentent depuis plusieurs années un flot de docuséries, de films et de livres. Faire de l'histoire d'Elizabeth Holmes un objet cinématographique d'auteur, plutôt qu'une simple chronique judiciaire, c'est aussi admettre que la frontière entre documentaire, essai et performance s'est brouillée. Fielder, dont la signature repose sur l'inconfort et la distance ironique, prolonge cette logique sur un terrain où la mise en scène de soi est justement au cœur du sujet : l'image publique d'une entrepreneure qui a bâti sa fortune sur une promesse non tenue.

Harlem et l'ours : deux films, deux manières de regarder

Les deux autres films en tête du peloton élargissent le spectre. Once Upon a Time in Harlem s'inscrit dans la tradition du documentaire de lieu et de mémoire, où un quartier devient le prisme d'une histoire culturelle et sociale plus vaste. C'est un registre que les critiques américains récompensent régulièrement, parce qu'il conjugue archives, témoignages et enjeux contemporains.

Nuisance Bear, de son côté, déplace le regard vers la faune et les tensions qu'engendre la proximité entre l'humain et l'animal sauvage. Les documentaires animaliers et environnementaux ont, depuis une quinzaine d'années, gagné en ambition formelle, et leur présence en tête d'une liste de critiques montre qu'ils ne sont plus relégués à la marge des grands palmarès.

Cette cohabitation, dans un même classement, d'un film d'auteur sur la fraude, d'un portrait urbain et d'un récit naturaliste n'a rien d'anodin. Elle dessine un paysage où les critiques valorisent la singularité du regard autant que l'actualité du sujet.

Ce que ces prix mesurent, et ce qu'ils ne mesurent pas

Il faut toutefois garder une certaine distance. Les Critics Choice Documentary Awards sont décernés par des critiques et ne sont pas un indicateur direct des Oscars, même si des recoupements existent d'une année à l'autre. Ils offrent surtout une photographie de ce qui a retenu l'attention de la critique américaine dans l'année : un échantillon à la fois précieux et partiel, forcément influencé par ce qui est distribué et visible aux États-Unis.

Le contexte de diffusion compte aussi. Le documentaire se joue aujourd'hui autant sur les plateformes que dans les salles, et la visibilité d'un film dépend de plus en plus de sa capacité à générer de la conversation en ligne. Un film « buzzy », pour reprendre l'expression de The Hollywood Reporter, bénéficie d'un avantage réel lors des votes. Cela ne retire rien à la qualité des œuvres en lice, mais rappelle que la notoriété et le mérite ne se confondent pas toujours.

Une industrie culturelle en pleine recomposition

Ces nominations arrivent dans un moment où l'industrie du divertissement se réinvente à vive allure. The Hollywood Reporter rapporte, par exemple, que Fox Entertainment et Hartbeat, la société de Kevin Hart, ont conclu une entente pour développer des séries verticales, ces microdrames conçus pour le téléphone, en vue de les adapter ensuite sous des formats plus traditionnels au cinéma et à la télévision. Le message est clair : les grands studios cherchent de nouvelles filières de contenu et de nouveaux viviers de propriétés intellectuelles.

Le documentaire, lui, occupe une position paradoxale dans ce paysage. Il demeure l'un des rares genres où l'originalité formelle et la prise de risque sont encore largement valorisées, mais il dépend de circuits de financement et de diffusion qui se transforment rapidement. Que des œuvres aussi différentes se partagent le haut d'une liste montre qu'il existe encore un espace pour des films qui ne ressemblent pas à des produits calibrés pour l'algorithme.

Du côté des arts visuels, la même tendance à la relecture des récits dominants se lit ailleurs. The Art Newspaper souligne ainsi que Frieze Masters propose cette année un fil curatorial consacré à l'histoire visuelle des artistes LGBTQ+ dans le modernisme, de Bahman Mohassess à Ruth Bernhard. Le documentaire et l'art contemporain partagent ici un même réflexe : revisiter des histoires connues pour en exhumer les angles morts.

Ce qu'il faudra surveiller

La suite de la saison des prix dira si ces trois films, en tête avec cinq nominations chacun, parviennent à convertir l'avance critique en victoires, et si d'autres titres moins médiatisés viennent bousculer le classement. La cérémonie elle-même offrira un premier test, avant les grandes échéances de l'hiver.

En attendant, une chose se dégage : la critique américaine récompense des documentaires qui assument un point de vue, qu'il soit ironique, intime ou naturaliste. Dans un paysage saturé d'images et de contenus, c'est peut-être là le signe le plus encourageant de ce palmarès.