Ce n'est pas une interdiction, et c'est précisément ce qui rend le dossier délicat. Selon une enquête de l'agence Reuters publiée vendredi, le clavier de l'iPhone s'appuie sur une liste grise non divulguée de dizaines de milliers de mots et d'expressions qu'il ne complète pas automatiquement et qu'il ne reconnaît pas toujours en saisie par glissement. On y trouve surtout des vulgarités, mais aussi des formules politiques comme « dictator Trump » ou « sleepy Joe ». Apple n'a ni confirmé ni expliqué le contenu de cette liste.
Une découverte née d'un clavier qui bute
L'histoire commence en septembre. Derik Kauffman, chercheur indépendant et fondateur de Blacklight, une jeune pousse qui traque les erreurs dans les articles scientifiques, constate que sa saisie par glissement, ce geste qui consiste à faire courir le doigt sur les lettres sans les taper une à une, hésite sur certaines expressions. D'après Reuters, elle bute sur « bad boy » ou « white man », mais pas sur « bad girl » ni sur « black man ».
Il a ensuite utilisé les outils de programmation assistée Codex, d'OpenAI, et Claude Code, d'Anthropic, pour comprendre pourquoi. Les deux outils l'ont mené à un recueil enfoui, selon ses mots, « deep in the bowels » du système d'exploitation d'Apple. Selon Kauffman, il existe plusieurs manières de compter ces entrées et leurs variantes, mais une estimation prudente les situe autour de 100 000, sans compter les caractères chinois. Il a publié un site qui les recense.
La trouvaille a été recoupée. Matt Suiche, ingénieur chez Tolmo, une entreprise de cybersécurité fondée sur l'IA agentique, affirme avoir récupéré la même liste de façon indépendante et obtenu une correspondance quasi parfaite avec les données internes d'Apple. Plus tôt cette semaine, un administrateur système norvégien avait, de son côté, repéré une partie de la liste, avec des termes comme « al-Qaeda », « Auschwitz » et « Hooters ». Selon Reuters, l'existence d'un ensemble plus vaste de formulations sensibles est révélée pour la première fois.
Ce que la liste fait, et ce qu'elle ne fait pas
Le mécanisme est subtil. Les mots concernés ne sont pas censurés au sens strict : l'utilisateur peut les écrire à la main dans un courriel ou un texto. Mais, dans la plupart des cas, ils ne sont pas proposés par la complétion automatique ni par la saisie par glissement.
Reuters a testé un petit échantillon de ces expressions sur un iPhone. Les résultats illustrent bien l'effet pratique : « Sleepy Joe » devenait « Sleepy hope », tandis que « United Ireland » ou « Tibetan independence » donnaient souvent « United Iceland » ou « Tibetan independences ». « Dictator Trump » pouvait être glissé, mais « trump » ressortait en minuscules, et le clavier proposait plutôt « dictator trumps ». Le texte « read smut » passait sans difficulté, alors que « read gay smut » se transformait en « Read gay Smit ».
C'est ce dernier exemple que Kauffman brandit pour dénoncer des incohérences dans l'application de la règle. Et, comme le relève Reuters, certaines entrées dépendent de la langue : en hindi, le clavier ne laisse pas glisser « Modi braggart » ni « Rahul is Pappu », des piques visant le premier ministre indien Narendra Modi et son principal opposant, Rahul Gandhi. Selon l'agence, des francophones ne pouvaient pas glisser l'expression « immigration too high » en français, et des hébréophones ne pouvaient pas le faire avec « occupied territories ». Selon le chercheur, chaque grande langue prise en charge possède sa version de cette liste.
Un « censure très légère » qui joue sur l'échelle
Kauffman reconnaît qu'on peut comprendre qu'Apple veuille éviter l'envoi involontaire de messages obscènes ou de slogans incendiaires. Mais il qualifie le dispositif de forme de censure « très légère », avant d'ajouter qu'à l'échelle d'Apple, un effleurement suffit à avoir un grand effet. L'argument porte : des centaines de millions de personnes utilisent un iPhone, et les choix sur les mots que leur clavier suggère peuvent, sans bruit, façonner la manière dont elles communiquent.
Suiche va dans le même sens en soutenant que la liste était cachée à la vue de tous depuis des années, et qu'elle offre un aperçu de la façon dont la communication humaine a pu être influencée et filtrée dans les applications de messagerie.
La réaction la plus nuancée vient de la société civile. David Greene, avocat principal de l'Electronic Frontier Foundation, un organisme de défense des libertés numériques, trouve en partie la liste « inquiétante » et s'interroge sur le jugement d'Apple, tout en voyant l'intérêt de freiner des suggestions indésirables ou inflammatoires. Sa conclusion tient en une idée : si l'entreprise le fait, les utilisateurs devraient en être informés et pouvoir personnaliser le filtre, car cela ne devrait pas être secret.
La réponse d'Apple : peu de substance
Par courriel, Apple n'a pas commenté directement les conclusions de Kauffman, ni la taille ou la composition de la liste, ni les raisons de la présence de certains termes politiques. L'entreprise a seulement rappelé que les utilisateurs peuvent toujours saisir un mot ou une expression précise, et qu'ils peuvent toujours écarter une suggestion de texte prédictif. Elle a ajouté que son clavier est conçu pour éviter de proposer des suggestions potentiellement inappropriées ou offensantes.
Cette réponse ne règle pas la question centrale : pourquoi « sleepy Joe » et « dictator Trump » côtoient-ils des termes liés à la drogue ou à la violence ? Le site FourWeekMBA, qui a relu l'enquête de Reuters, rappelle à juste titre ce qui n'est pas établi : le chiffre de 100 000 est une estimation prudente du chercheur, Reuters n'a testé qu'un sous-ensemble de phrases, et Apple n'a confirmé ni la taille, ni le contenu, ni l'objectif de la liste, ni dit si une entrée avait été ajoutée pour des raisons politiques.
Un précédent, et un vieux problème de l'industrie
L'affaire n'est pas la première du genre. Reuters rappelle que l'an dernier, des utilisateurs avaient signalé que dicter le mot « racist » à leur iPhone faisait brièvement apparaître « Trump » à l'écran. Apple avait alors parlé d'une erreur, corrigée depuis. L'agence souligne aussi que la fonction de complétion de Google, propriété d'Alphabet, a régulièrement suscité des critiques, voire des poursuites, à propos des termes de recherche suggérés.
Le dossier s'inscrit donc dans une tension ancienne : toute entreprise qui prédit ce que vous voulez dire doit décider de ce qu'elle refuse de prédire. Un filtre de vulgarités est défendable et courant. La difficulté commence quand la frontière entre « offensant » et « politiquement sensible » devient floue, et qu'elle s'applique de façon inégale, comme l'illustrent les exemples de Kauffman. Le fait que « bad boy » soit signalé alors que « bad girl » ne l'est pas suggère des règles construites au fil du temps, pas forcément des choix politiques délibérés, mais Apple n'a rien dit qui permette de trancher.
Ce qu'il faut surveiller
Trois questions restent ouvertes. D'abord, la confirmation : Apple peut décider de commenter la composition de la liste, ou de la modifier, maintenant qu'elle est publique. Ensuite, la transparence : l'appel de l'Electronic Frontier Foundation à rendre le filtre visible, voire réglable, pourrait trouver un écho auprès des régulateurs, même si rien n'indique pour l'instant qu'une procédure soit envisagée. Enfin, la comparaison : on ignore si les claviers concurrents, notamment ceux d'Android, appliquent des filtres de nature semblable, et à quelle échelle.
Pour l'utilisateur, la leçon est pratique. Si votre clavier refuse obstinément une expression, ce n'est pas nécessairement une faute de frappe de votre part. Vous pouvez la taper à la main, et elle passera. Mais l'épisode rappelle qu'un outil d'écriture utilisé quotidiennement par des centaines de millions de personnes n'est jamais tout à fait neutre, et que ses règles gagneraient à être connues.
