Politique

Côte d'Ivoire : Ahoua Don Mello, l'ex-ministre de Gbagbo qui parie sur Moscou

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, l'ancien ministre de Laurent Gbagbo détaille ses liens avec la Russie et son nouveau parti. Une posture qui interroge l'opposition ivoirienne autant que ses partenaires.

Côte d'Ivoire : Ahoua Don Mello, l'ex-ministre de Gbagbo qui parie sur Moscou

Qu'un ancien ministre ivoirien proclame que personne ne peut vaincre la Russie de Vladimir Poutine n'est pas qu'une formule de tribune. C'est le signe d'un déplacement géopolitique plus large : en Afrique de l'Ouest, une partie de la classe politique, surtout celle qui se définit contre l'ordre ancien, regarde désormais vers Moscou comme vers un partenaire possible, voire un modèle. L'entretien publié par Jeune Afrique avec Ahoua Don Mello, ancien ministre de Laurent Gbagbo, en offre un exemple saisissant.

Ce que dit l'entretien

Selon la présentation de Jeune Afrique, Ahoua Don Mello y détaille son partenariat avec Moscou, ses relations avec le chef de l'État russe, le rôle d'Africa Corps et la guerre en Ukraine. Il y évoque aussi la création de son parti, La Côte d'Ivoire souveraine, ainsi que ses désaccords avec le reste de l'opposition. La phrase qui donne son titre à l'entretien, « Qui peut vaincre la Russie de Vladimir Poutine ? Personne », résume la tonalité : une affirmation de puissance, formulée sans nuance, sur un conflit dont l'issue reste pourtant disputée.

Il faut ici rester prudent : seuls le titre et le chapô de l'entretien ont été consultés pour la rédaction de cet article. Les propos détaillés tenus par Ahoua Don Mello ne sont donc pas rapportés au-delà de ce que Jeune Afrique en dit en présentation. Ce qui suit relève du contexte et de l'analyse, non d'une retranscription de l'interview.

Un homme issu de l'appareil gbagboïste

Ahoua Don Mello n'est pas un nouveau venu. Ingénieur de formation, il a occupé des fonctions ministérielles sous Laurent Gbagbo, président de 2000 à 2011, avant la crise postélectorale qui a ébranlé le pays. Il appartient à cette génération de cadres de l'ancien camp présidentiel qui ont traversé l'exil, les procédures judiciaires et la recomposition de l'opposition.

La création d'un parti baptisé La Côte d'Ivoire souveraine s'inscrit dans cette trajectoire : le mot « souveraine » n'est pas anodin. Il renvoie à un registre devenu central dans plusieurs pays francophones d'Afrique, où la critique des liens hérités de la période coloniale et des partenariats jugés inégaux structure une part croissante du discours politique. Le positionnement de l'ex-ministre, tel que l'annonce Jeune Afrique, mêle donc deux fils : la souveraineté comme programme national, et la Russie comme partenaire revendiqué.

Pourquoi Moscou séduit une partie de l'opposition africaine

Le cas ivoirien s'inscrit dans une dynamique observable depuis plusieurs années au Sahel. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des régimes issus de coups d'État ont pris leurs distances avec la France et se sont rapprochés de la Russie, notamment sur le plan sécuritaire. Le nom d'Africa Corps, évoqué dans l'entretien, renvoie à cette présence : cette structure russe, placée sous l'influence de l'État, a pris la suite du groupe Wagner dans plusieurs théâtres africains.

Pour des dirigeants ou des opposants qui cherchent des alternatives aux partenaires occidentaux traditionnels, l'attrait de Moscou tient à plusieurs éléments :

  • un discours anti-impérialiste qui trouve un écho auprès d'opinions lassées des ingérences perçues ;
  • une offre de coopération militaire et sécuritaire sans les conditionnalités politiques que posent souvent les bailleurs occidentaux ;
  • l'image d'une puissance capable de tenir tête à l'Occident, que résume précisément la formule choisie par Jeune Afrique comme titre.

Cette séduction a toutefois ses limites. La coopération avec la Russie suscite des critiques sur la transparence des accords, sur la conduite de ses forces sur le terrain et sur les contreparties exigées, notamment en matière de ressources. Les résultats sécuritaires obtenus au Sahel sont, eux, largement débattus.

Un positionnement qui isole

Le chapô de Jeune Afrique mentionne explicitement les désaccords d'Ahoua Don Mello avec l'opposition. C'est un point essentiel : la ligne prorusse ne fait pas l'unanimité, y compris parmi les adversaires du pouvoir en place à Abidjan. L'opposition ivoirienne, historiquement divisée, ne partage pas une vision commune de la politique étrangère, et nombre de ses figures privilégient un discours centré sur l'alternance, les libertés publiques et la gouvernance plutôt que sur le choix d'un partenaire stratégique.

Cette fracture a une conséquence politique concrète. En se démarquant sur un sujet aussi clivant, l'ancien ministre se donne une identité distincte, mais s'expose aussi à l'isolement. Dans un pays où les coalitions ont toujours joué un rôle décisif dans les scrutins, afficher une proximité avec Moscou peut rassembler une frange militante, tout en éloignant des électeurs et des alliés potentiels qui voient dans la Russie un pari risqué.

La Côte d'Ivoire n'est d'ailleurs pas dans la position des pays du Sahel. Puissance économique de la région, liée par des partenariats anciens avec la France et d'autres pays occidentaux, mais aussi par une coopération diversifiée avec de nombreux acteurs, elle offre un terrain moins favorable à un basculement brutal. Le discours de l'ex-ministre relève donc, pour l'heure, d'un positionnement d'opposant plus que d'une orientation de politique d'État.

La guerre en Ukraine, toile de fond

Le fait que l'entretien aborde la guerre en Ukraine n'est pas anodin. Pour de nombreux acteurs africains, ce conflit est lu à travers un prisme particulier : celui de la remise en cause d'un ordre international jugé dominé par l'Occident. Certains y voient la preuve que la puissance militaire russe reste redoutable ; d'autres, au contraire, soulignent le coût humain et économique du conflit, ses effets sur les prix des céréales et de l'énergie, et le précédent que représente une invasion contraire aux principes de la Charte des Nations unies.

Affirmer que « personne » ne peut vaincre la Russie est une lecture parmi d'autres de ce rapport de forces. Elle reflète une conviction que partagent certains observateurs sur la capacité d'endurance de Moscou, mais elle ne dit rien de la fin de la guerre, de son coût ni de sa légitimité. C'est précisément le type d'affirmation qui, dans un débat politique ivoirien, sert moins à décrire la situation militaire qu'à signaler une appartenance : celle d'un camp qui entend rompre avec les alignements traditionnels.

Ce qu'il faut retenir

L'entretien de Jeune Afrique avec Ahoua Don Mello illustre une tendance de fond plus qu'un événement isolé. Trois enseignements se dégagent.

D'abord, la géopolitique s'invite dans les débats intérieurs africains. Le choix d'un partenaire extérieur, longtemps affaire de diplomates, devient un marqueur d'identité politique pour des partis en construction.

Ensuite, l'opposition ivoirienne reste fragmentée, y compris sur les grandes orientations stratégiques. La création de La Côte d'Ivoire souveraine ajoute une voix à un paysage déjà éclaté, et la ligne prorusse accentue cette fragmentation.

Enfin, la distance entre le discours et la capacité d'agir demeure considérable. Un ancien ministre devenu chef de parti peut afficher des relations avec Moscou, mais ces liens ne se traduisent en politique publique que par la conquête du pouvoir, ce qui reste, en Côte d'Ivoire, un horizon incertain.

Il reste à lire l'entretien dans son intégralité pour mesurer la nature exacte du partenariat dont se réclame Ahoua Don Mello, ses limites et ses contreparties éventuelles. Sur ce point, seul le texte complet publié par Jeune Afrique permet de trancher entre revendication politique et réalité d'un accord.