Lanaudière

Croissance démographique : les préfets de Lanaudière somment les candidats de se commettre

La Table des préfets de Lanaudière et son pendant des Laurentides réclament des engagements clairs des partis provinciaux. Derrière la lettre ouverte, un territoire qui grandit plus vite que ses services.

Croissance démographique : les préfets de Lanaudière somment les candidats de se commettre

La campagne électorale provinciale a pris une tournure plus régionale dans Lanaudière. La Table des préfets de Lanaudière, qui réunit les élus à la tête des six MRC du territoire, a joint sa voix à celle du Conseil des préfets et des élus des Laurentides pour publier une lettre ouverte adressée aux candidats. Le message, rapporté par le média local Mon Joliette, est direct : les deux régions qui bordent la couronne nord de Montréal veulent que les aspirants députés se commettent, noir sur blanc, sur l'avenir d'un territoire qui accueille désormais environ 1,2 million de personnes.

L'initiative n'a rien d'anodin. Les tables de préfets interviennent habituellement sur des dossiers techniques : schémas d'aménagement, gestion des matières résiduelles, développement économique. Qu'elles choisissent le terrain public en pleine campagne signale un agacement accumulé, celui d'élus locaux qui voient leur population grossir plus vite que les budgets et les infrastructures qui devraient suivre.

Une région qui grandit plus vite que ses services

Lanaudière figure depuis deux décennies parmi les régions administratives les plus dynamiques du Québec sur le plan démographique, selon les données publiées par l'Institut de la statistique du Québec. La croissance ne vient pas d'un seul phénomène : elle combine l'étalement de la grande région métropolitaine vers le nord, l'arrivée de jeunes familles chassées des prix immobiliers de Montréal et de Laval, et un mouvement de fond amorcé avec la pandémie vers les municipalités de taille moyenne.

Cette poussée se concentre surtout dans le sud du territoire. Terrebonne, Mascouche, Repentigny, L'Assomption, Saint-Roch-de-l'Achigan, Saint-Lin-Laurentides : autant de municipalités qui ont vu apparaître des quartiers complets là où il y avait des champs. Plus au nord, dans la MRC de D'Autray, dans Matawinie ou dans Joliette, la dynamique est différente, faite de vieillissement, de villégiature convertie en résidence permanente et de services publics étirés sur de grandes distances.

C'est précisément cette double réalité qui complique la vie des préfets. Une région en croissance rapide mais inégale doit financer simultanément des écoles neuves dans le sud et le maintien de services de proximité dans le nord. Les deux logiques budgétaires ne se ressemblent pas, et les programmes gouvernementaux, souvent calibrés sur des moyennes provinciales, s'ajustent mal à ces écarts internes.

Transport, santé, logement : les mêmes irritants qui reviennent

La lettre ouverte des deux organisations d'élus insiste sur les défis communs aux Laurentides et à Lanaudière. Dans les faits, le triptyque est connu de quiconque suit la vie régionale : mobilité, accès aux soins, logement.

Sur la mobilité, la couronne nord vit une congestion structurelle. Les ponts et les autoroutes qui relient le territoire à l'île de Montréal constituent des goulots d'étranglement quotidiens, et le développement du transport collectif y a historiquement traîné derrière la croissance résidentielle. Chaque chantier local rappelle la fragilité du réseau : Mon Joliette signalait cette semaine encore des fermetures de voies sur la route 337 à Terrebonne, dans le secteur de La Plaine, et une fermeture complète d'une portion de rue à Saint-Paul pour des travaux de raccordement d'infrastructures. Ce sont des interventions banales, mais elles illustrent une réalité : les réseaux souterrains et routiers construits pour des villages de quelques milliers d'habitants doivent aujourd'hui desservir des populations décuplées.

Sur la santé, la pression se mesure au nombre de citoyens sans médecin de famille et aux délais dans les urgences régionales. Dans une région où la population augmente d'année en année, maintenir simplement le statu quo exige déjà des ressources supplémentaires. Les organismes communautaires absorbent une partie du choc. L'exemple rapporté par Mon Joliette du partenariat entre la Direction de la protection de la jeunesse et la Société Saint-Vincent de Paul, pour soutenir à Repentigny et à Joliette les jeunes qui quittent la DPJ à 18 ans, en dit long : quand le filet public s'arrête net à une date d'anniversaire, ce sont des bénévoles et des dons qui prennent le relais.

Sur le logement, enfin, l'arrivée massive de nouveaux ménages a fait grimper les prix et raréfié les loyers abordables, y compris dans des municipalités qui n'avaient jamais connu de tension locative. Les MRC réclament depuis des années davantage de leviers et de financement pour le logement social et abordable, dossier qui relève largement de Québec.

Pourquoi maintenant, et pourquoi ensemble

Le choix de s'allier aux Laurentides n'est pas cosmétique. Séparément, chaque région pèse un certain nombre de circonscriptions; ensemble, elles représentent un bloc électoral considérable dans la couronne nord, historiquement volatile et souvent déterminante dans l'issue d'un scrutin québécois. En additionnant leurs populations pour parler d'un ensemble de 1,2 million de citoyens, les préfets se donnent un poids politique que les états-majors des partis ne peuvent pas ignorer.

La démarche s'inscrit aussi dans un moment de campagne où plusieurs groupes cherchent à obtenir des engagements précis. Dans Lanaudière même, une vingtaine de familles pratiquant l'éducation à domicile ont organisé un pique-nique le 11 septembre pour interpeller les candidats sur l'accès aux services auxquels leurs enfants ont droit. À l'échelle nationale, l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador a invité les partis à reconnaître la contribution économique des Premières Nations. Chaque campagne produit ce genre de mobilisation, mais la coordination de deux instances régionales d'élus municipaux reste plus rare et plus lourde de sens.

Un enjeu de gouvernance autant que de financement

Au-delà des demandes chiffrées, la lettre touche une question de fond : la capacité des régions périmétropolitaines à planifier leur développement. Les MRC détiennent des pouvoirs d'aménagement, mais les décisions structurantes, du financement des écoles au tracé des infrastructures de transport en passant par l'organisation des soins, se prennent à Québec. Cet écart entre responsabilité locale et pouvoir central est au coeur des revendications municipales depuis des années.

Les préfets réclament essentiellement une reconnaissance : que la planification gouvernementale tienne compte des projections démographiques réelles plutôt que des données historiques, et que les enveloppes destinées aux régions cessent de traiter la couronne nord comme une périphérie de Montréal ou comme une région rurale classique. Elle n'est plus ni l'un ni l'autre.

En parallèle, les organisations régionales continuent de bâtir leurs propres outils. Tourisme Lanaudière s'est associé au MT Lab pour donner à ses entreprises accès à un écosystème d'innovation touristique, et des municipalités comme Saint-Roch-de-l'Achigan poursuivent l'électrification de leur flotte municipale. Ces gestes, modestes à l'échelle d'un budget provincial, montrent que le milieu ne se contente pas d'attendre.

Ce qu'il faut surveiller d'ici le vote

La véritable mesure du succès de la démarche viendra des réponses. Les candidats des circonscriptions lanaudoises, que Mon Joliette présente une à une dans une série de portraits couvrant notamment Berthier et Bertrand, seront jugés sur leur capacité à transformer des principes généraux en engagements datés et chiffrés.

Pour les électeurs de la région, la question à poser dans les assemblées de cuisine est simple : quel est le calendrier, quel est le montant, et qui en répond. Une lettre ouverte, aussi bien construite soit-elle, ne construit ni école ni ligne d'autobus. Ce sont les semaines qui suivent le scrutin, quand les projecteurs se déplacent ailleurs, qui diront si les préfets ont été entendus.