La décision tient en une phrase, mais elle en dit long sur la façon dont se construit, ou se négocie, la prochaine vague de production d’électricité au Québec. Selon Mon Joliette, la MRC de Matawinie, dans le nord de Lanaudière, a choisi de ne participer d’aucune façon à l’appel d’offres lancé par Hydro-Québec pour l’acquisition d’énergie éolienne. Elle ne déposera aucun projet et n’en appuiera aucun. Son motif : une démarche régionale sur les énergies renouvelables est en cours, et elle entend la laisser aller au bout avant de se commettre.
Ce que l’on sait avec certitude s’arrête, pour l’instant, à ce qu’a rapporté Mon Joliette. Les détails de la démarche régionale, son calendrier précis et la liste des acteurs consultés n’ont pas pu être confirmés auprès de sources complémentaires au moment d’écrire ces lignes. Cet article s’en tient donc à ce qui est établi et explique le cadre dans lequel s’inscrit cette décision, sans extrapoler sur ce que la MRC n’a pas dit.
Ce que la MRC a décidé, et ce qu’elle n’a pas dit
La formulation retenue par la MRC est double. Elle ne déposera pas de projet elle-même, ce qui écarte l’hypothèse d’un développement éolien porté directement par l’organisation municipale régionale. Elle n’appuiera pas non plus de projets présentés par d’autres promoteurs, ce qui est, dans les faits, la partie la plus lourde de conséquences.
Dans le modèle des appels d’offres éoliens québécois, le soutien du milieu local compte. Un promoteur privé qui souhaite soumissionner doit généralement démontrer qu’il a l’adhésion des communautés concernées : résolutions municipales, partenariats avec des MRC ou des communautés autochtones, retombées partagées. Lorsqu’une MRC déclare d’emblée qu’elle ne soutiendra rien dans le cadre de l’appel d’offres, elle ferme, pour l’essentiel, la porte aux promoteurs qui auraient voulu s’implanter sur son territoire pour cette ronde.
Il faut toutefois se garder de lire dans cette décision un rejet de l’éolien en soi. La MRC ne dit pas non à la filière. Elle dit non au calendrier de l’appel d’offres, parce qu’elle estime que sa propre réflexion régionale doit passer en premier. La nuance est importante : il s’agit d’une question d’ordre et de méthode plutôt que d’un jugement définitif sur la pertinence des éoliennes en Matawinie.
Pourquoi une démarche régionale avant un appel d’offres
La logique invoquée par la MRC relève d’un réflexe d’aménagement du territoire de plus en plus répandu. Avant d’autoriser ou d’appuyer des projets d’énergie renouvelable, plusieurs collectivités veulent d’abord se doter d’une vision : où l’énergie peut-elle s’implanter sans heurter les milieux sensibles, les paysages, les usages récréotouristiques ou les secteurs de villégiature ? Quelles retombées la population locale peut-elle exiger ? Qui décide, et selon quelles règles ?
La Matawinie présente justement un territoire où ces questions se posent avec acuité. Vaste, boisée, parsemée de lacs et dotée d’une forte vocation de plein air et de villégiature, elle repose en bonne partie sur une économie liée à la nature. Un projet industriel de grande taille y suscite naturellement des débats sur l’acceptabilité sociale, un enjeu devenu central dans tous les dossiers éoliens de la province. Choisir de définir d’abord les règles du jeu à l’échelle régionale, plutôt que de réagir projet par projet à la pression d’un calendrier fixé ailleurs, est une posture cohérente avec cette réalité.
Elle comporte aussi un risque calculé. En se retirant de cette ronde, la MRC renonce à des retombées potentielles, qu’il s’agisse de redevances, de loyers versés aux propriétaires de terrains ou d’investissements locaux. Elle fait le pari que la qualité du processus compte davantage que la rapidité.
Le contexte : Hydro-Québec cherche de l’énergie
Pour comprendre la portée de ce retrait, il faut replacer la décision dans le contexte plus large de la planification énergétique du Québec. Hydro-Québec a indiqué, depuis plusieurs années, que la demande d’électricité allait croître de façon marquée sous l’effet de l’électrification des transports, de la décarbonation de l’industrie et de nouveaux besoins industriels. Pour y répondre, la société d’État mise sur un ensemble de moyens : gains d’efficacité énergétique, optimisation de son parc existant, nouvelles centrales et, surtout, une forte accélération de la production éolienne.
L’éolien est au cœur de cette stratégie parce qu’il peut être déployé plus rapidement et à plus grande échelle que de nouvelles grandes centrales hydroélectriques, et parce qu’il complète bien le réseau existant, dont les réservoirs peuvent agir comme une sorte de batterie naturelle. Les appels d’offres sont l’un des outils par lesquels Hydro-Québec acquiert cette énergie auprès de producteurs, souvent en partenariat avec des communautés et des municipalités.
Dans ce schéma, chaque territoire qui se retire réduit le bassin de projets possibles, sans pour autant compromettre l’ensemble. L’appel d’offres est ouvert à l’échelle de la province, et de nombreuses autres régions disposent de gisements éoliens importants. Le geste de la Matawinie ne fait donc pas dérailler la stratégie provinciale, mais il illustre une tension réelle entre l’appétit énergétique du réseau et le désir des milieux locaux de garder la main sur leur développement.
Ce que cela signifie pour Lanaudière
Pour la région, l’enjeu est surtout de savoir ce que sera la suite. La démarche régionale sur les énergies renouvelables que mentionne la MRC est le véritable objet à surveiller. Son contenu, ses participants et son échéancier détermineront si la Matawinie se ferme durablement à l’éolien industriel, si elle l’encadre strictement ou si elle ouvre la porte à des projets conçus selon ses propres conditions lors d’une prochaine ronde.
Plusieurs questions restent ouvertes, et elles n’ont pas encore de réponse publique vérifiable :
- Quel est le calendrier de la démarche régionale et quand ses conclusions seront-elles connues ?
- Les municipalités locales, les propriétaires de lots privés et les acteurs du récréotourisme y sont-ils pleinement associés ?
- Existe-t-il, dans la MRC, des promoteurs qui avaient déjà amorcé des travaux et qui devront renoncer à leurs plans ?
- La MRC envisage-t-elle d’autres formes d’énergie renouvelable, comme le solaire ou la biomasse, en remplacement ?
Ce sont ces réponses, plus que la décision elle-même, qui permettront de juger de la portée réelle du geste. Un retrait temporaire assorti d’une vraie planification peut renforcer la position de la région dans de futures négociations. Un retrait sans suite claire risquerait, à l’inverse, de laisser le territoire sans stratégie énergétique au moment où la demande d’électricité ne cesse de croître.
Un débat qui dépasse la Matawinie
Le cas de la Matawinie n’est pas isolé. Partout où des projets éoliens sont proposés, la même question revient : à qui appartient la décision de transformer un paysage et de réorganiser l’usage d’un territoire ? Les MRC ont, en matière d’aménagement, des leviers réels, et leur position pèse dans la capacité des promoteurs à aller de l’avant. En choisissant de ne pas se prêter à l’exercice avant d’avoir terminé sa propre démarche, la Matawinie affirme que la planification locale précède l’offre commerciale.
Que l’on y voie de la prudence salutaire ou une occasion manquée, la décision illustre bien le dilemme de la transition énergétique : produire davantage d’électricité propre, et vite, tout en préservant l’adhésion des communautés qui accueillent les infrastructures. La suite de la démarche régionale dira de quel côté penche la balance.
