Intelligence artificielle

Drones et intelligence artificielle : l'Ukraine, laboratoire d'une guerre qui se décide de plus en plus par algorithmes

Russes et Ukrainiens misent sur des drones dotés d'IA, plus rapides et plus autonomes. Volodymyr Zelensky prévient que des décisions de champ de bataille pourraient être prises par l'IA dès l'an prochain.

Drones et intelligence artificielle : l'Ukraine, laboratoire d'une guerre qui se décide de plus en plus par algorithmes

Le drone n'est plus seulement un œil volant ou une munition bon marché. En Ukraine, il devient, petit à petit, un engin capable de voir, de choisir et de corriger sa trajectoire sans attendre les ordres d'un pilote. Selon un reportage publié ce jeudi par NPR, la Russie et l'Ukraine emploient toutes deux des drones dotés d'intelligence artificielle, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky a averti que l'IA pourrait conduire les décisions sur le champ de bataille dès l'an prochain. L'avertissement mérite qu'on s'y arrête, car il décrit moins une rupture soudaine qu'une pente que cette guerre descend depuis des mois.

Ce que l'IA change concrètement pour un drone

Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir au problème que cherche à résoudre l'intelligence artificielle. La grande majorité des drones employés dans le conflit sont pilotés à distance, par radio ou par fibre optique. Or, les deux camps ont massivement déployé des systèmes de brouillage électronique qui coupent la liaison entre l'opérateur et l'appareil. Un drone aveuglé par le brouillage tombe, se perd ou rate sa cible.

L'IA offre une parade. Un petit module de vision embarqué peut permettre à l'engin de reconnaître une cible, par exemple un véhicule blindé ou une pièce d'artillerie, puis de terminer seul la dernière portion de son vol, même si le lien avec le pilote est rompu. On parle alors de guidage terminal autonome. L'humain désigne la cible; la machine s'occupe de l'impact.

Les gains sont multiples : une meilleure précision, une moindre dépendance aux ondes radio, des appareils plus rapides à réagir et, surtout, la possibilité de faire travailler un opérateur sur plusieurs engins à la fois, ou en essaim. NPR souligne que l'IA rend les drones plus rapides et plus performants, ce qui correspond à la logique d'ensemble de cette guerre : chaque camp cherche à gagner quelques secondes et quelques pour cent de taux de réussite.

Une course d'adaptation entre deux armées

Ce qui frappe dans le dossier ukrainien, c'est la vitesse du cycle d'innovation. Une parade apparaît, elle est contournée en quelques semaines, puis la contre-parade suit. Le brouillage a poussé vers la fibre optique; la fibre optique a ses limites de portée et de maniabilité; l'autonomie logicielle vient combler le reste. Chaque étape est une réponse à la précédente, plutôt qu'un grand plan préétabli.

Dans ce contexte, l'IA ne remplace pas les drones « classiques », qui restent l'écrasante majorité du parc. Elle s'ajoute à eux, en commençant par les fonctions où l'avantage est le plus évident : la reconnaissance de cibles, la stabilisation, l'évitement d'obstacles, la poursuite d'un objet en mouvement. Une partie de ces capacités repose sur des composants grand public, ce qui explique la rapidité de diffusion : une puce de vision peu coûteuse, un modèle entraîné sur des images du front, et un appareil de quelques centaines de dollars devient nettement plus dangereux.

Les deux belligérants y trouvent leur compte pour des raisons différentes. L'Ukraine, en infériorité numérique en hommes et en artillerie, a fait du drone un multiplicateur de force et un substitut à des ressources qu'elle n'a pas en abondance. La Russie, qui dispose d'une base industrielle plus vaste, cherche à industrialiser la production et à intégrer à son tour des fonctions autonomes. Aucun des deux camps n'a intérêt à laisser l'autre prendre une longueur d'avance, et c'est cette symétrie qui alimente l'accélération.

L'avertissement de Zelensky : décider, pas seulement frapper

La phrase la plus lourde de sens du reportage de NPR est sans doute celle du président ukrainien. Dire que l'IA pourrait « mener » des décisions sur le champ de bataille d'ici l'an prochain, c'est franchir un cap : on ne parle plus seulement d'un engin qui termine une trajectoire, mais d'un système qui contribue à choisir quoi viser, quand et dans quel ordre.

Il convient ici de rester prudent. Une déclaration politique n'est pas un constat technique, et le mot « décisions » peut recouvrir des réalités très différentes : prioriser des cibles à partir de flux d'images, coordonner un essaim, recommander un itinéraire, ou déclencher effectivement une frappe sans validation humaine. Ces degrés d'autonomie n'ont ni les mêmes implications militaires ni les mêmes conséquences juridiques et éthiques.

C'est pourtant la frontière entre ces degrés qui concentre les débats internationaux depuis des années. La notion de « contrôle humain significatif » est au cœur des discussions sur les systèmes d'armes autonomes, notamment aux Nations unies, sans qu'un traité contraignant ait vu le jour. Or, plus la guerre se déroule dans un environnement saturé de brouillage, où la liaison avec l'opérateur est précaire, plus la tentation est grande de déléguer à la machine ce que l'humain n'a plus le temps ou les moyens de faire.

Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore

Soyons clairs sur les limites de l'information disponible. Le front est opaque; les deux armées ont intérêt à exagérer leurs succès et à taire leurs échecs. Les chiffres sur la part réelle de drones autonomes, sur leur taux de réussite comparé à celui des appareils pilotés ou sur la fréquence de leurs erreurs sont difficiles à vérifier de façon indépendante. Une cible mal identifiée, un véhicule civil confondu avec un véhicule militaire, un leurre qui trompe l'algorithme : ces défaillances existent, mais elles sont rarement documentées avec précision.

Cette incertitude a une conséquence pratique. Les analystes qui prédisent un basculement rapide vers une guerre « pilotée par l'IA » se heurtent à des obstacles bien réels : la qualité des données d'entraînement, la robustesse des modèles face à la météo et au camouflage, la vulnérabilité aux contre-mesures, sans compter la réticence de certains commandants à céder le contrôle. L'autonomie progresse, mais de façon inégale, par fonctions plutôt que par grand saut.

Un précédent pour le reste du monde

La portée de ce qui se passe en Ukraine dépasse largement ce théâtre. Les armées du monde entier observent ce conflit comme un banc d'essai grandeur nature, où des technologies ordinairement testées en laboratoire sont confrontées à un adversaire qui s'adapte. Ce que les deux camps apprennent sur le brouillage, la détection, la production en série de petits engins et leur intégration à la chaîne de commandement servira de référence, voire de modèle, à d'autres forces.

Il y a là un paradoxe. Les technologies qui rendent ces drones efficaces sont, pour l'essentiel, à double usage : vision par ordinateur, navigation, traitement d'images, composants électroniques commerciaux. Elles ne sont pas confinées à quelques grandes puissances, et leur coût modeste abaisse le seuil d'accès pour des États de taille moyenne, voire pour des groupes non étatiques. Le contrôle des exportations de puces avancées, un sujet régulièrement évoqué dans l'actualité technologique, ne couvre qu'une partie du problème, puisque bien des fonctions utiles au champ de bataille ne demandent pas la puissance de calcul des grands modèles de langage.

La question qui reste ouverte

Le véritable enjeu n'est peut-être pas de savoir si l'IA va transformer la guerre en Ukraine, car elle le fait déjà, mais jusqu'où les belligérants accepteront de la laisser agir seule. La pression opérationnelle pousse vers davantage d'autonomie; les considérations juridiques, éthiques et de responsabilité tirent dans l'autre sens. Qui répond d'une frappe mal ciblée lorsqu'un algorithme a participé au choix? Le fabricant, l'opérateur, le commandant? Ces questions n'ont pas de réponse arrêtée en droit international.

L'avertissement de Volodymyr Zelensky, rapporté par NPR, sonne donc comme un signal d'alarme autant que comme un constat. Dans une guerre où chaque avantage technologique est vite neutralisé, la tentation de confier davantage à la machine ne fera que croître. Reste à voir si les États, y compris ceux qui n'ont pas de soldats au front, parviendront à fixer des règles avant que la pratique ne les ait rendues caduques.